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"Penser l’écologie avec Friedrich Nietzsche (1844-1900) philologue, philosophe, poète et musicien allemand et avec Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste, humaniste ayant le souci de la nature pour apprendre, inventer, gouverner" par Jacques Hallard

dimanche 7 mai 2023, par Hallard Jacques


ISIAS Ecologie Environnement Nature Friedrich Nietzsche Cynthia Fleury

Penser l’écologie avec Friedrich Nietzsche (1844-1900) philologue, philosophe, poète et musicien allemand et avec Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste, humaniste ayant le souci de la nature pour apprendre, inventer, gouverner

Jacques Hallard , Ingénieur CNAM, site ISIAS – 05/05/2023

Plan du document : Préambule Introduction Sommaire Auteur

Préambule


L’écologie, ou écologie scientifique, est une science qui étudie les interactions des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. L’ensemble des êtres vivants, de leur milieu de vie et des relations qu’ils entretiennent forme un écosystème. Wikipédia

L’environnement est « l’ensemble des éléments qui entourent un individu ou une espèce et dont certains contribuent directement à subvenir à ses besoins », ou encore « l’ensemble des conditions naturelles et culturelles susceptibles d’agir sur les organismes vivants et les activités humaines ». Wikipédia

Ecologie et environnement : il s’agit de deux termes évoluant dans un même domaine et présentant des différences. Partant du principe que ces mots ont bien leur relation à la nature, il existe néanmoins bon nombre de personnes qui mélangent encore leur signification. Malgré leur proximité, ces notions ne sont pas tout à fait similaires. L’environnement représente en effet le milieu naturel où l’espèce humaine vit et évolue tandis que l’écologie est la science qui étudie les interactions et les impacts entre les êtres vivants et leur écosystème… - Lire l’article complet sur : https://www.ingenieurspourdemain.fr/ecologie-et-environnement-quelles-differences/

Lectures suggérées – Environnement : Toutes les actualités, analyses et débats ... - Radio Francehttps://www.radiofrance.fr › environnement

La Nature - Le mot « nature » peut désigner la composition et la matière d’une chose (ce qu’elle est, son essence), ou l’origine et le devenir d’une chose, ou l’ensemble du réel indépendant de la culture humaine, ou l’ensemble des systèmes et des phénomènes naturels1,2 : le mot est donc polysémique, c’est-à-dire qu’il a plusieurs sens.

Au sens commun, la nature peut regrouper :

À propos de Friedrich Wilhelm Nietzsche  : il est un philosophe allemand, poète en prose, critique culturel, philologue et compositeur, dont le travail a exercé une profonde influence sur la philosophie contemporaine. Il a commencé sa carrière comme philologue classique avant de se tourner vers la philosophie. Wikipédia (anglais)

Friedrich Nietzsche

Friedrich Nietzsche - Source : https://www.philomag.com/philosophes/friedrich-nietzsche

À propos de Cynthia Fleury, née en 1974 à Paris, elle est une philosophe et une psychanalyste française. Elle est professeure titulaire de la chaire ‘Humanités et Santé’ au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) de Paris ... Wikipédia

Cynthia Fleury (2020)

Cynthia Fleury, Source

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Introduction

Ce dossier, conçu dans un but didactique, commence par un article de base « L’écologie : une pensée, une science, une prise de conscience »… - C’est une belle rétrospective depuis les penseurs de l’Antiquité gréco-romaine : Aristote, Théophraste, Platon, Cicéron … jusqu’aux contributeurs contemporains tels que : Jean Dorst, René Dumont (candidat en 1973 pour l’élection présidentielle qui symbolise l’arrivée de l’écologie sur le terrain politique), la nouvelle administration de Joe Biden aux Etats-Unis (le pays a réintégré l’accord de Paris sur le climat) et la jeune Greta Thunberg(engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique)...

Le contenu principal de ce dossier propose essentiellement de découvrir la personnalité de Friedrich Nietzsche, philosophe allemand, poète en prose, critique culturel, philologue et compositeur du 19ème siècle, d’une part, et celle de notre contemporaine Cynthia Fleury, psychanalyste et philosophe, d’autre part.

Une dizaine de documents ont été sélectionnés pour aider à faire connaissance avec Friedrich Nietzsche. Ce dernier est considéré comme l’une des figures les plus controversées mais aussi parmi les plus célèbres de l’Histoire de l’Allemagne…

Etude : « La sélection naturelle ou volonté de puissance : comment interpréter le processus de destruction créatrice ? » - Dans une étude d’André Lapied et de Sophie Swaton, on note que « la question de la pertinence d’une référence à Nietzsche pour fonder un raisonnement économique peut être légitimement questionnée en soi… »

André Lapied est enseignant chercheur à Aix-Marseille Université (AMU) Faculté d’Economie et Gestion (voir :../../../../C:/Users/JH/Documents/A...https://www.researchgate.net/profile/Andre-Lapied ) -Sophie Swaton enseigne et coordonne dans le cadre du master en fondements et pratique de la durabilité à l’Université des géosciences de l’UNIL. Sophie Swaton est maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de Géographie et de Durabilité de l’Université de Lausanne (UNIL). Voir aussi : https://lapenseeecologique.com/author/sophie-swaton/ et Sophie Swaton - Fondation Ostad Elahi

Selon Barbara Stiegler, « Nietzsche est l’un des premiers à diagnostiquer la crise écologique et sanitaire » et, d’après Victorine de Oliveira, « Nietzsche est le penseur du flux et de l’écologie  »….

Barbara Stiegler est une philosophe française, professeure à l’université Bordeaux-Montaigne ; elle travaille en collaboration avec les milieux de la santé. Elle est membre de l’Institut universitaire de France. Elle s’intéresse tout d’abord à Nietzsche, dans ses rapports à la biologie et au corps. Wikipédia - Victorine de Oliveira  : passée par la Sorbonne (masters de philosophie et de journalisme culturel), puis France Musique et France Inter, Victorine de Oliveira est journaliste à ‘Philosophie magazine’ et à ‘La Vie’.

Par ailleurs, plusieurs sources ont été choisies pour (re)visiter la personnalité exceptionnelle de Cynthia Fleury : notamment quelques-uns de ses articles, ses contributions réunies par ‘Cairn Info’, ses chroniques philosophiques diffusées par le journal ‘L’Humanité’, ainsi qu’un ensemble de vidéos très éclectiques parmi ses nombreuses interventions publiques….

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste française, est professeure titulaire de la chaire ‘Humanités et Santé’ au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) à Paris.

Anne-Caroline Prévot est directrice de recherches au CNRS et chercheuse au CESCO (MNHN). Écologue de formation, elle travaille à l’interface entre biologie de la conservation, psychologie de la conservation et autres sciences humaines et sociales pour comprendre les relations que nous entretenons avec la nature de proximité (nos expériences de nature) et comment (re)construire des récits communs de transition écologique et sociale. Elle est vice-présidente du MAB-France, programme scientifique de l’UNESCO, membre du CS de l’AFB et du CORP (fédération des PNR). Source : https://www.fondationbiodiversite.fr/membre/anne-caroline-prevot/

L’ouvrage des autrices Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot, intitulé « Le souci de la nature : Apprendre, inventer, gouverner  », édité par ‘cnrseditions.fr’, est présenté : on y note notamment que « La nature nous relie les uns aux autres et à l’ensemble du vivant. Mais quelles expériences avons-nous aujourd’hui de la nature ? »…

A propos de Cynthia Fleury, il a également été rapporté une étude de Stéphanie Tisserond et Jean-Paul Arif intitulée « Notre lien à la nature est constitutif du contrat social » - Stéphanie Tisserond  : formée à Sciences Po, elle a longtemps travaillé dans le journalisme (notamment à La Tribune) avant de travailler pendant trois ans en cabinet ministériel. Elle a fini par rejoindre l’équipe de l’éléphant en 2016 et a depuis été rédactrice en chef du hors-série Terre (2016), du numéro hors-série génies (2019) et du numéeos hors-série actu (2019). Elle a également été rédactrice en chef du magazine L’Âme des Lieux (également publié chez Scrineo) et elle est actuellement rédactrice en chef de l’éléphant junior. Jean-Paul Arif est le fondateur de la maison d’édition Scrineo et co-éditeur, avec la journaliste Guénaëlle Le Solleu, de la revue de culture générale baptisée ‘L’éléphant’. Ingénieur, il est diplômé de l’École nationale supérieure des Télécoms (1983-1985).

Les articles retenus pour ce dossier sont indiqués en détail avec leurs accès dans le sommaire ci-après.

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Sommaire

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  • L’écologie : une pensée, une science, une prise de conscience - Article issu de ‘lelephant-larevue.fr’
    Ecologie - Né à la fin du XIXème siècle, le mot traduit des préoccupations bien plus anciennes. Il a fait école depuis.

C’est dans les années 1960 que sont publiés les premiers travaux historiques sur l’écologie, tandis que le mot rencontre le grand public. Mais de quelle écologie parle-t-on ? S’agit-il de la science qui étudie les relations entre les êtres vivants et leur milieu de vie, ou de la prise de conscience de l’impact de certaines activités humaines sur la nature et l’environnement ? Science et prise de conscience : les historiens ont montré que l’écologie a des racines multiples.

Pour le zoologiste britannique Charles Elton, l’écologie est « un nouveau nom pour un très vieux sujet » (Animal Ecology, 1927). En effet, des penseurs de l’Antiquité gréco-romaine sont déjà venus appuyer cette réflexion. Ainsi, la description des mœurs et des comportements des animaux en relation avec leur milieu (Aristote, Histoire des animaux), celle des conditions de l’habitat des arbres (Théophraste, Histoires des plantes), la pensée paysagiste (Platon, Critias) ou la réflexion sur les interactions animales (Cicéron, De natura deorum) paraissent ouvrir le champ de l’écologie.

Cependant, leur vision du monde est finaliste : un dessein d’une grande sagesse s’accomplit dans la nature, laquelle ne fait rien en vain et tend vers le meilleur – alors que la science moderne se fonde sur une conception matérialiste du monde, une causalité aveugle.

Peinture Estes Park, Colorado, Whyte’s Lake, tableau Albert Bierstadt Illustration - Estes Park, Colorado, Whyte’s Lake, tableau d’Albert Bierstadt (1877). WKM

L’économie de la nature

Au XVIIIe siècle, le naturaliste suédois Carl von Linné se fait connaître dans l’Europe des Lumières pour son œuvre de classificateur. Il lègue aussi sa pensée écologique dans deux textes : L’Économie de la nature (1749) et La Police de la nature (1760). Quelques décennies plus tard, en 1789, le révérend britannique Gilbert White publie un ouvrage qui deviendra le livre anglais le plus vendu après la Bible, le dictionnaire d’Oxford et l’œuvre de Shakespeare : L’Histoire naturelle de Selborne. Le naturaliste y arpente son petit territoire niché entre les collines du Hampshire. Il est l’un des premiers à promouvoir l’observation des animaux dans la nature, suscitant des vocations en ornithologie. Il découvre le rôle écologique des vers de terre : si ceux-ci sont « petits et insignifiants dans la chaîne de la nature », leur disparition entraînerait un « épouvantable chaos ». Il développe aussi le thème arcadien des relations harmonieuses entre l’être humain et la nature. Il suit la succession des heures de la journée, des saisons, des âges de la vie. Il tient compte, lui aussi, des interactions entre les êtres vivants et décrit des chaînes alimentaires. Dans une perspective dynamique, il note le caractère pionnier des lichens, qui créent les conditions favorables au déroulement de phases par lesquelles passe le milieu, jusqu’à parvenir à un état d’équilibre.

Quel est le grand projet naturaliste de White et de Linné  ? Ils veulent observer et décrire, émerveillés, les preuves de la sagesse du Souverain créateur. Pour White, Dieu a donné aux vers de terre un taux de reproduction élevé car ils procurent de la nourriture aux oiseaux, qui eux-mêmes nourrissent les renards et les hommes. Cette vision providentialiste, dont l’humain est la finalité, est inspirée par la théologie naturelle qui gagne alors l’Europe. Elle postule que les merveilles de la nature relient l’humanité au divin.

À cette époque, alors que les voyages se multiplient, le mot « explorateur » est déjà entré dans le Dictionnaire de l’Académie française (1718). Et les premiers désastres sont déplorés : déforestation des îles (Maurice, Tobago, Saint-Vincent), extermination d’espèces. Ainsi, on a perdu la trace du dodo de l’île Maurice à la fin du xviie siècle : lent, incapable de voler, le malheureux oiseau ne craignait pas l’humain, il était comestible et ses œufs étaient pillés par les chiens, les chats et les porcs introduits par les colons. En 1773, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre exprimera sa nostalgie du paradis perdu dans Voyage à l’isle de France, le nom de l’île Maurice sous l’administration française.

La vision providentialiste postule que les merveilles de la nature relient l’humanité au divin.

Des disciples de Jean-Jacques Rousseau, parmi lesquels Bernardin de Saint-Pierre – ils font ensemble de longues promenades à partir de l’été 1771 – et Pierre Poivre, intendant de l’isle de France, donnent tout de même la priorité à l’environnement, pour des raisons esthétiques, morales et économiques. À l’isle de France, un décret impose aux propriétaires de maintenir 25 % des terres boisées, pour limiter l’érosion (1769) ; des lois protègent les bois situés à moins de deux cents mètres des cours d’eau ou des lacs, réglementent les rejets de polluants par les entreprises d’indigo et de canne à sucre (1791), limitent la pêche (1798) ; un service forestier a pour mission de gérer les coupes (1803). L’isle de France devient ainsi un modèle utopique, qui inspire les Anglais. Bien loin de là, à Saint-Vincent, une petite île britannique des Antilles, le King’s Hill Forest Act (1791) traduit l’idée – controversée – selon laquelle le déboisement est à l’origine d’une baisse des précipitations. De leur côté, les Hollandais, avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, se préoccupent d’environnement au Cap et à Java.

Ainsi, une écologie coloniale se met en place à l’île Saint-Vincent, à l’isle de France, à l’île Sainte-Hélène et dans quelques zones de l’Inde. Les intérêts militaro-économiques rencontrent les arguments écologiques, les empires coloniaux sécurisant du même coup la ressource en bois pour les chantiers navals.

Les espèces exotiques collectées par les naturalistes voyageurs enrichissent les cabinets de curiosités. Le physicien et naturaliste français René-Antoine Ferchault de Réaumur ajoute à leur fonction de collection celle de lieu d’étude des mœurs et de l’habitat des êtres vivants. Dans ses Mémoires pour servir à l’histoire des insectes (1734-1742), il exprime ainsi le désir de voir publier un catalogue qui relierait les insectes et les plantes dont ils se nourrissent ; il s’agirait d’une classification écologique. Enfin, pour le naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, s’il faut étudier les détails, il est essentiel de « s’élever à quelque chose de plus grand et plus digne » (Histoire naturelle, 1749). C’est l’époque où un autre regard émerge : il fera du spécialiste de l’écologie « l’astronome des sciences de la vie1 », celui qui appréhende les interactions, la complexité, la totalité.

Une science

C’est au biologiste allemand Ernst Haeckel que l’on doit le mot « œcologie ». Il vient du grec oïkos (« maison, habitat ») et logos (« étude, science, discours ») ; et oïkos dérive de l’indo-européen weik, qui désigne l’unité sociale supérieure à la maison du chef de famille. Voici sa définition la plus célèbre (1866) : « Par œcologie, nous entendons la totalité de la science des relations de l’organisme avec l’environnement, comprenant, au sens large, toutes les conditions d’existence » – elle se retrouve presque mot pour mot dans nos dictionnaires. Lors d’une conférence donnée à Iéna en 1869, Haeckel précise que l’écologie étudie les interrelations complexes auxquelles Charles Darwin se réfère dans L’Origine des espèces (1859). Si l’Allemand voudrait voir le néologisme désigner la nouvelle biologie évolutionniste, Darwin, lui, ne l’utilise jamais. Le mot réapparaîtra à partir de la fin du XIXe siècle sous la plume de naturalistes européens puis états-uniens.

L’écologie : une pensée, une science, une prise de conscience. Photo du biologiste allemand Ernst Haeckel en 1904. AKG-IMAGES Illustration - Le biologiste allemand Ernst Haeckel en 1904. AKG-IMAGES

Si l’on connaît le mot « biosphère », on sait moins qu’il nous vient lui aussi du XIXe siècle. Inventé en 1875 par le géologue autrichien Eduard Suess, il est repris en 1926 par le minéralogiste et chimiste russe Vladimir Vernadsky pour permettre de concevoir la vie dans sa totalité. Concept holistique, il désigne un processus évolutif amorcé il y a quatre milliards d’années. L’« hypothèse Gaïa » formulée par le scientifique britannique James Lovelock dans les années 1970 est ainsi holistique : théorie controversée, elle défend l’idée d’une « Terre-Mère » malade des humains et nourrit une prise de conscience écologique enracinée dans les croyances ancestrales de peuples reliés à la terre.

Contemporain de Suess, l’Allemand Karl August Möbius est un professeur de zoologie à l’université de Kiel, en mission d’étude des causes de l’épuisement des bancs d’huîtres dans le Schleswig-Holstein, dans le nord du pays : il innove en examinant leur « biocœnose » (de bios, « vie », et koinos, « commun »), un terme créé pour désigner la communauté vivante avec laquelle les huîtres sont en relation. Une des réponses de Möbius est inattendue : le chemin de fer est responsable de l’épuisement des bancs d’huîtres car il permet d’en apporter toujours plus sur les tables européennes !

Au sein des biocénoses, les producteurs, les consommateurs, les décomposeurs forment un réseau trophique (relatif à l’alimentation). Les proportions de ces individus à chaque niveau sont évaluées en 1881 par le zoologiste allemand Karl Gottfried Semper, qui ébauche une théorie de la pyramide écologique : sa base représente les végétaux – les plus nombreux –, puis viennent les niveaux des consommateurs et enfin ceux des prédateurs, vers le sommet. Une quantification non arbitraire sera proposée par Charles Elton au siècle suivant.

Enfin, la « loi du minimum », formulée au XIXe siècle par le chimiste allemand Justus von Liebig – qui donnera son nom à la marque de potages –, trouve des applications en agronomie : dans une culture donnée, le rendement est limité par l’élément fertilisant qui fait défaut, même si les autres sont abondants. Par exemple, une faible teneur en azote peut affecter le rendement même s’il y a assez de potassium, de phosphore, de magnésium, etc…

L’écologie européenne se professionnalise et s’exporte

C’est le botaniste danois Eugen Warming qui est reconnu comme un fondateur de l’écologie avec son traité publié en danois en 1895, en allemand en 1896 et en anglais en 1909 : Ecology of Plants. Il définit ainsi la problématique de l’écologie : rechercher comment les plantes et les communautés végétales s’adaptent aux facteurs du milieu, tels que la température, la lumière, la nourriture et l’eau. *

En 1898, le botaniste strasbourgeois Wilhelm Schimper donne à l’écologie des bases physiologiques, montrant notamment qu’un milieu physiquement humide mais à forte salinité peut être physiologiquement sec pour des espèces non adaptées. Ces textes en allemand rencontrent un lectorat européen, puis leurs versions anglaises traversent l’Atlantique, influençant la première génération de spécialistes de l’écologie du XXe siècle en Europe et aux États-Unis. Après plusieurs congrès internationaux de botanique, une définition de l’écologie végétale est admise en 1910 à Bruxelles : c’est l’étude des conditions du milieu et des adaptations des espèces végétales, soit prises isolément, soit réunies en associations. Puis Charles Elton, en 1927, transfère des concepts de l’écologie végétale aux communautés animales – déclarant non sans humour que, si l’écologie des animaux a pris du retard, c’est que, contrairement à ces derniers, les plantes ne se sauvent pas quand on veut les collecter.

Alors que l’édition allemande du traité de Warming, publiée en 1896, ne cite qu’un seul auteur états-unien, la version anglaise, treize ans plus tard, en compte plus de cent. L’irruption spectaculaire de l’écologie du Nouveau Monde s’accompagne de nouvelles approches. Des écoles écologiques s’organisent (franco-suisse, scandinave, russe, états-unienne), marquées par une histoire, un climat, un paysage local : le genius loci – l’esprit des lieux – influence l’écologie.

Ainsi, les grands espaces nord-américains et russes donnent lieu à une approche dynamique : les végétations se succèdent selon des phases prévisibles, en l’absence de perturbations, vers un état théorique d’équilibre appelé climax, le « dernier barreau de l’échelle ». Dans la région des dunes du lac Michigan, Henry Chandler Cowles montre comment se forme une forêt à partir des conditions créées par les bruyères. Le zoologiste Charles Adam, de l’université du Michigan, intègre les animaux : les successions deviennent biotiques. Des thèses universitaires sont soutenues, des sociétés et des revues d’écologie voient le jour : la British Ecological Society (1913) publie un Journal of Ecology, l’Ecological Society of America commence ses activités en 1916, la revue Plant World devient Ecology en 1920. Entre les deux guerres mondiales, l’écologie scientifique est en plein essor. Le concept d’écosystème, forgé par le Britannique Arthur George Tansley en 1935, intègre dans un seul système le biotope et la biocénose. Cette approche permet d’étudier et de modéliser les flux d’énergie, de matière et d’information entre les composants de l’écosystème.

Aux racines de l’écologisme moderne

En France, la volonté de légiférer en matière de paysage se manifeste dès les années 1820. Sous la pression de Prosper Mérimée, de Victor Hugo et du comte de Montalembert est créé, en 1830 par le ministre de l’Intérieur François Guizot, un poste d’inspecteur général des monuments historiques. Un mouvement associatif se structure : Société des amis des arbres (1894), Société pour la protection des paysages (1901). Le Club alpin (1874) et le Touring Club (1890) promeuvent le sport en plein air, la préservation des sites pittoresques et la connaissance de la montagne sous tous ses aspects : « Le paysage est chose complexe et délicate. […] Il s’en faut que la vue soit le seul sens intéressé dans l’impression que produit le paysage. L’ouïe, l’odorat y trouvent leur satisfaction, et presque le goût. »

La question nourrit aussi un débat entre les régionalistes, qui défendent leur identité culturelle, et les tenants de la protection d’un patrimoine collectif par une législation nationale. Ainsi, on peut lire le 15 février 1912 dans le Bulletin de la Société pour la protection des paysages : « Une pâte, un biberon, un corset, un caraco sont-ils à ce point augustes et sacrés pour s’imposer, se rabâcher aux regards d’un peuple, parce que leur riche imprésario a les moyens de se payer, à n’importe quel prix, la mutilation d’un point de vue et l’outrage d’un site ? »

L’écologie : une pensée, une science, une prise de conscience. Charbonnages Valentin-Cocq (Belgique) en 1855. SSPL/UIG / BRIDGEMAN IMAGESIllustration - Charbonnages Valentin-Cocq (Belgique) en 1855. SSPL/UIG / BRIDGEMAN IMAGES

Au XIXe siècle, la déforestation s’intensifie avec l’extension de l’agriculture et de l’élevage, et avec l’utilisation de bois d’œuvre et de feu. Un haut-fourneau brûle l’équivalent de cinquante hectares de forêt par an. Les fours à coke sont donc bien accueillis car ils permettent de préserver la ressource et de garantir une production plus sûre et durable de fonte, de fer et d’acier. Dans la vallée de la Ruhr, trois cents mines de charbon sont ainsi en activité dans les années 1850. Comme dans les corons du nord de la France, des « colonies de mineurs » hébergent des milliers d’ouvriers. L’air et l’eau sont pollués, les conditions sanitaires dégradées.

Soumis comme les autres espèces à la loi de la sélection des plus aptes, Homo sapiens n’échappe pas aux risques d’extinction.

En Allemagne, justement, un mouvement s’inscrit dans le cadre d’une géographie qui intègre l’humain à la nature. Friedrich Ratzel (Anthropogéographie, 1891), marqué par la théorie de l’évolution de Darwin, développe une pensée ambivalente : s’il dénonce le pillage (Raubwirtschaft) et la destruction d’un équilibre naturel ancien, pour lui, le darwinisme légitime les actions. Soumis comme les autres espèces à la loi de la sélection des plus aptes, Homo sapiens en est le vainqueur – provisoire : il n’échappe pas au risque d’extinction. Les idées de Ratzel s’exportent.

Charles Flahault et Georges Fabre, respectivement professeur de botanique à l’université de Montpellier et forestier cévenol, s’engagent à « lutter contre la Raubwirtschaft au nom de l’ordre de la nature » (Actes du Congrès des sociétés savantes de Montpellier, 1908). Cet ordre renvoie à un équilibre agro-sylvo-pastoral : le massif de l’Aigoual (aujourd’hui dans le parc national des Cévennes) est alors écologiquement dégradé et économiquement ruiné par l’excès du pâturage et par l’industrie. Fabre entreprend son reboisement, avec des résultats mitigés, à partir de 1865. Avec l’expertise scientifique de Flahault, il crée l’arboretum (245 espèces, soit 68 millions d’arbres !) et le jardin botanique de l’Hort-de-Dieu.

Outre-Atlantique, les vastes espaces inspirent une pensée qui marque profondément la période contemporaine. C’est notamment le cas avec le Wilderness Act, une loi fédérale adoptée en 1964 sous l’administration du président Lyndon Johnson : elle définit la « naturalité » comme « un lieu où la terre et sa communauté de vie ne sont point entravées par l’homme, où l’homme lui-même n’est qu’un visiteur de passage ». Elle est adoptée pile un siècle après la parution de Man and Nature du diplomate et philosophe George Perkins Marsh, qui plaide pour une meilleure économie dans la gestion des terres forestières. Ce livre construit un argumentaire repris au début du XXe siècle par Theodore Roosevelt, grand défenseur d’une exploitation raisonnée de la nature.

Contemporain de Marsh, l’écrivain John Muir promeut l’esprit de la wilderness, la « nature sauvage ». Il fonde en 1892 le Sierra Club, première organisation non gouvernementale vouée à la protection de l’environnement. Les partisans de la wilderness font l’éloge d’une nature vierge, primitive, sauvage voire hostile, et lancent un mouvement préservationniste qui remporte un grand succès. D’autres mouvements sont portés par des courants littéraires et philosophiques. Le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826) devient l’archétype de la littérature de la prairie, exaltant une nature sauvage, territoire d’aventures, dont la valeur est liée à son influence morale. Henry David Thoreau, dans Walden ou la Vie dans les bois (1854), raconte ses deux années de solitude dans une cabane faite de ses mains sur les rives de l’étang de Walden, dans le Massachusetts. Il fait partie d’un courant philosophique, le transcendantalisme, dont Ralph Waldo Emerson est un des inspirateurs et qui développe une vision religieuse de la nature, fondée sur la croyance en l’unité du monde et de Dieu. Au début du XXe siècle, le forestier Aldo Leopold développe à son tour une pensée qui influence l’éthique environnementale contemporaine.

L’âge de l’écologie

L’explosion de la toute première bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique le 16 juillet 1945 fait planer la menace d’une forme inédite de catastrophe écologique globale. D’autres événements postérieurs à la Seconde Guerre mondiale sont symptomatiques de l’entrée de l’humanité dans son âge écologique.

C’est le cas de la guerre du Vietnam, avec le tristement célèbre « agent orange », un puissant défoliant produit par Monsanto et Dow Chemical qui a détruit durablement des écosystèmes. Dans Printemps silencieux (1962), la biologiste américaine Rachel Carson défend ainsi la thèse que l’arme atomique n’est pas la seule à menacer de détruire la vie : avec les pesticides, on obtient, à terme, les mêmes résultats. Mais la « bombe P » – « P » comme « population » – menacerait aussi l’humanité : en 1968, le biologiste états-unien Paul Ehrlich et des démographes alertent ainsi les États et l’opinion sur l’urgence d’une politique antinataliste. La problématique de la préservation des ressources dans l’intérêt des générations présentes et futures, principe 2 de la déclaration de la Conférence des Nations unies sur l’environnement de Stockholm en 1972, sera bientôt au cœur du modèle de développement durable discuté au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992.

L’écologie : une pensée, une science, une prise de conscience. « Nous avons seulement emprunté la Terre à nos enfants », poster du parti écologiste allemand (1983). AKG-IMAGES Illustration - « Nous avons seulement emprunté la Terre à nos enfants », poster du parti écologiste allemand (1983). AKG-IMAGES

En France,
des ouvrages contribuent à sensibiliser l’opinion sur l’imminence d’une crise écologique : celui de l’ornithologue Jean Dorst, Avant que nature meure (1965), réédité sous le titre La Nature dé-naturée ; Les Maladies de l’environnement des journalistes Catherine Dreyfus et Jean-Paul Pigeat (1970) ; La Bataille de l’environnement de l’ingénieur des Mines Jacques Vernier (1971), etc…

Le tout premier ministère de l’Environnement est formé en 1971 et, en 1974, la candidature de l’ingénieur agronome René Dumont à l’élection présidentielle symbolise l’arrivée de l’écologie sur le terrain politique.

Durant la décennie 1980-1990, l’écologie politique remporte ainsi des succès en Europe, notamment en Allemagne avec les Verts. Aux États-Unis, certains États (Californie, Nouvelle-Angleterre, Wisconsin, Nevada) vont plus loin que l’administration fédérale en développant les énergies décarbonées. Certaines politiques municipales sont ambitieuses en matière d’urbanisme, de transport ou de gestion des ressources.

Enfin, avec la nouvelle administration de Joe Biden, le pays a réintégré l’accord de Paris sur le climat. Les mouvements écologistes forment quant à eux une nébuleuse aux contours difficiles à saisir. Les réseaux sociaux leur donnent une grande agilité et des figures singulières – et controversées – émergent, comme celle de la jeune Greta Thunberg, engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique.

1 D’après Jean-Paul Deléage, Histoire de l’écologie. Une science de l’homme et de la nature (La Découverte, 1991).

À lire aussi : Les forêts françaises : Aux avant-postes des changements climatiques.

La rédaction vous propose également :

Valérie Chansigaud : « Les Français s’intéressent peu à l’observation et à la compréhension de la nature »

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La carte de l’eau

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    Portrait of Friedrich Nietzsche.jpgPhoto

Naissance 15 octobre 1844

Röcken, province de Saxe,

Drapeau de la PrusseRoyaume de Prusse

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Décès 25 août 1900 (à 55 ans)

Weimar, Saxe-Weimar-Eisenach,

Drapeau de l’Empire allemandEmpire allemand

Sépulture Lützen
Nationalité prussienne (15 octobre 1844 - 17 avril 1869)
Formation Domgymnasium Naumburg (d) (à partir de 1854)

École régionale de Pforta (à partir du 5 octobre 1858)

Université rhénane Frédéric-Guillaume de Bonn (septembre 1864 - 1865)

Université de Leipzig (1865-1879)

Principaux intérêts Métaphysique, christianisme, culture, nihilisme, morale, esthétique
Idées remarquables Volonté de puissance, surhumain, éternel retour, généalogie, interprétation du réel, critique de la métaphysique et de la morale
Œuvres principales La Naissance de la tragédie, Humain, trop humain, Aurore, Le Gai Savoir, Ainsi parlait Zarathoustra, Par-delà bien et mal, Généalogie de la morale, Ecce homo
Influencé par Burckhardt, Chamfort, Darwin, Diogène, Démocrite, Dostoïevski, Emerson, Épicure, Eschyle, Siddhartha Gautama, Goethe, Héraclite, Hölderlin, Kant, Blaise Pascal, Platon, Pyrrhon, Montaigne, Rée, Rousseau, Schopenhauer, Spinoza, Stendhal, Stifter, Thucydide, Wagner
A influencé Adorno, Bachelard, Baudrillard, Bataille, Blanchot, Broch, Camus, Cioran, Derrida, Deleuze, Foucault, Freud, Khalil Gibran, Gide, Granier, Heidegger, Ibsen, Jaspers, Jung, Hesse, Kafka, Kofman, Kundera, Onfray, Musil, Mann, Rand, Sartre, Scheler, Sloterdijk, Strauss, Strindberg, Weber
Adjectifs dérivés « nietzschéen »
Père Carl Ludwig Nietzsche (en)
Fratrie Elisabeth Förster-Nietzsche

signature de Friedrich Nietzsche

Signature

Friedricha Wilhelm Nietzsche ([ˈfʁiːdʁɪç ˈvɪlhɛlm ˈniːt͡sʃə]1 Écouter ; souvent francisé en [nit͡ʃ ]), né le 15 octobre 1844 à Röcken en Prusse et mort le 25 août 1900 à Weimar en Saxe-Weimar-Eisenach, est un philosophe, critique culturel, compositeur, poète, écrivain et philologue allemand dont l’œuvre a exercé une profonde influence sur l’histoire intellectuelle contemporaine.

Il commence sa carrière comme philologue classique avant de se tourner vers la philosophie. En 1869, à l’âge de 24 ans, il devient la plus jeune personnalité à occuper la chaire de philologie classique de l’université de Bâle. Il démissionne en 1879 en raison de problèmes de santé qui le tourmenteront presque toute sa vie, puis achève la plupart de ses écrits fondamentaux au cours de la décennie suivante. En 1889, à 44 ans, il est victime d’un effondrement et, par la suite, d’une perte totale de ses facultés mentales. Il vit ses dernières années sous la garde de sa mère, puis chez sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche.

Origines et jeunesse (1844-1869)

Röcken

Friedrich Wilhelm Nietzsche naît à Röcken en province de Saxe le 15 octobre 1844 dans une famille pastorale luthérienne. Son père Karl-Ludwig, né en 1813 à Eilenbourg, pasteur de l’Église luthérienne de Saxe2, et son grand-père paternel, Friedrich August Ludwig, pasteur à Wohlmirstedt, puis superintendant à Eilenbourg, ont tous deux enseigné la théologie. Le père de Nietzsche, qui étudie la théologie à Halle avant de devenir précepteur de membres de la famille royale de Prusse, à la cour ducale d’Altenbourg, est un protégé de Frédéric-Guillaume IV. Mais la maladie (de violents maux de tête) le contraint à demander une paroisse dans la région de sa famille, vers Naumburg. Karl-Ludwig et une partie de sa famille s’installent à Röcken en 1842.

Il épouse Franziska Oehler (1826-1897), fille d’un pasteur, en 1843. Ils ont deux fils : Friedrich Wilhelm et Ludwig Joseph (1848-1850), et une fille, Elisabeth Nietzsche (1846-1935).

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/37/Franziska.jpgPhoto - Franziska, la mère de Friedrich.

En août 1848, le père de Nietzsche fait une chute, sa tête heurte les marches de pierre d’un perron. Il meurt un an plus tard, l’esprit égaré, âgé de trente-cinq ans, le 30 juillet 1849. Quelque temps plus tard, en janvier 1850, le frère de Nietzsche meurt à son tour :

« En ce temps-là, je rêvai que j’entendais l’orgue dans l’église résonner tristement, comme aux enterrements. Et comme je cherchais la cause de cela, une tombe s’ouvrit rapidement et mon père apparut marchant dans son linceul. Il traversa l’église et revint bientôt avec un petit enfant dans les bras. […] Dès le matin, je racontai ce rêve à ma mère bien-aimée. Peu après, mon petit frère Joseph tomba malade, il eut des attaques de nerfs et mourut en peu d’heures. »

Naumburg

En 1850, alors qu’il a six ans, ce qui reste de la famille vient s’installer à Naumbourg. Friedrich Nietzsche ressent ce départ de Röcken comme un abandon de son village natal :

« l’abandon du village natal ; l’entrée dans l’agitation urbaine, tout cela agit sur moi avec une telle force que chaque jour je la ressens en moi » — Note d’octobre 1862.

Il souhaite à cette époque être pasteur comme son père. Il développe une conscience scrupuleuse, particulièrement portée à l’analyse et à la critique de soi, et fière, croyant à la noblesse de la famille Nietzsche (selon une tradition familiale transmise par sa grand-mère, les ancêtres des Nietzsche venaient de Pologne et s’appelaient alors Nietzki). Son caractère est bien résumé par cette remarque qu’il fit à sa mère : « Un comte Nietzki ne doit pas mentir. »

Vers 1853, à l’âge de neuf ans, il se met au piano, compose des fantaisies et des mazurkas et écrit de la poésie. Il s’intéresse à l’architecture et même, pendant le siège de Sébastopol, en 1854, à la balistique. Il crée également un théâtre des Arts, où il joue avec ses amis des tragédies qu’il écrit (Les dieux de l’Olympe, Orkadal).

Il entre au collège de Naumburg à l’âge de dix ans, en 1854. Élève brillant, sa supériorité fait que sa mère reçoit le conseil de l’envoyer à Pforta. Elle accepte et obtient une bourse du roi Frédéric-Guillaume IV. En 1858, avant de partir pour Pforta, le jeune Nietzsche, 14 ans, s’interroge sur la nature de Dieu : « À douze ans, j’ai vu Dieu dans sa toute-puissance. » — Note de 1858.

Cherchant à expliquer le mal, il l’intègre à la Trinité : le Père, le Fils et le Diable. Nietzsche rédige alors un cahier où il consigne l’histoire de son enfance, et conclut :

« Il est si beau de faire repasser devant sa vue le cours de ses premières années et d’y suivre le développement de l’âme. J’ai raconté sincèrement toute la vérité, sans poésie, sans ornement littéraire… Puissé-je écrire encore beaucoup d’autres cahiers pareils à celui-ci ! »

Pforta

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d4/Ni1861.jpg/220px-Ni1861.jpgPhoto - Nietzsche en 1861.

En 1858, âgé de quatorze ans, il entre au collège de Pforta, collège où passèrent Novalis, les frères Schlegel, Fichte. Il y fait ses humanités, y rencontre Carl von Gersdorff (1844-1904) (de), avec qui il entretiendra une longue correspondance, et Paul Deussen (1845-1919), le futur sanskritiste. Cette époque est marquée par les premières questions angoissées sur son avenir, par de profonds troubles religieux et philosophiques, et par les premiers symptômes violents de la maladie.

L’unique document dont nous disposons sur les premiers mois de la vie de Nietzsche dans ce collège relate une anecdote qui exprime sa personnalité : il y avait une discussion à propos de l’histoire de Mucius Scævola. Les camarades de Nietzsche la tenaient pour une légende, personne ne pouvant avoir le courage de plonger sa main dans le feu. Nietzsche, alors, se saisit d’un charbon brûlant dans un poêle allumé et le tint devant les yeux de ses camarades3.

Dans le Crépuscule des idoles (« Ce que je dois aux Anciens ») Friedrich Nietzsche rend hommage au philologue Wilhelm Paul Corssen pour la formation de son style littéraire :

« Mon sens du style, de l’épigramme comme un style, a été éveillé presque instantanément lorsque je suis entré en contact avec Salluste. Je n’ai pas oublié la surprise de mon honoré professeur Corssen, quand il eut à donner, à son plus mauvais élève de latin, la meilleure note – j’en avais fini avec un seul coup. » — Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles

Pendant les vacances d’été 1859, âgé de quinze ans, il visite Iéna et Weimar, écrit quelques récits philosophiques :

« C’est ma vie que je découvre. […] – Même en ce beau monde, il y a des malheureux. Mais qu’est-ce donc, le malheur ? »

À partir de la rentrée d’août 1859, il rédige un journal, projette des plans d’études en géologie, astronomie, latin, hébreu, sciences militaires et enfin en religion. Dévoré d’un appétit de connaissances sans borne, il éprouve de grandes difficultés à se décider pour un domaine d’étude bien délimité :

« Je devrai détruire plusieurs de mes goûts, cela est clair, et, pareillement, en acquérir de nouveaux. Quels seront les malheureux que je jetterai par-dessus bord ? Peut-être mes plus chers enfants ! »

Les années passent dans la discipline sévère de Pforta et, à dix-sept ans, il lit Schiller, Hölderlin (Hypérion et Empédocle), Lord Byron où il trouve son inspiration. Il se passionne pour Manfred. Une phrase le marque :

« Souffrir, c’est connaître : ceux qui savent le plus sont aussi ceux qui ont le plus à gémir sur la fatale vérité ; l’arbre de la science n’est pas l’arbre de vie. » — Lord Byron, Manfred

Nietzsche aime improviser au piano, provoquant l’admiration de Gersdorff et de Paul Deussen :

« De sept heures à sept heures et demie, nous nous rendions ensemble à la salle de musique. Je ne crois pas que les improvisations de Beethoven aient été plus poignantes que celles de Nietzsche, surtout lorsque l’orage couvait au ciel. » — Lettre de Gersdorff à Peter Gast, 14 septembre 1900.

Il souhaite alors abandonner la théologie pour devenir musicien, mais sa mère l’en dissuade : il doit continuer ses études. Sa foi est néanmoins de plus en plus faible ; les écrits de cette époque témoignent d’une inquiétude profonde face aux problèmes religieux et philosophiques qu’il rencontre. Il hésite à délaisser l’autorité de la tradition pour les enseignements positifs des sciences naturelles :

« Qu’est-ce que l’humanité ? Nous le savons à peine : un degré dans un ensemble, une période dans un devenir, une production arbitraire de Dieu ? L’homme est-il autre chose qu’une pierre évoluée à travers les modes intermédiaires des flores et des faunes ? Est-il dès à présent un être achevé ? que lui réserve l’histoire ? ce devenir éternel n’aura-t-il pas de fin ? […] Se risquer, sans guide ni compas, dans l’océan du doute, c’est perte et folie pour un jeune cerveau ; la plupart sont brisés par l’orage, petit est le nombre de ceux qui découvrent des régions nouvelles… »

Il commence alors à souffrir de violents maux de tête et de troubles visuels. Il passe enfin les derniers examens et les réussit de justesse, à cause des mathématiques4. Il choisit comme sujet de mémoire de fin d’étude Théognis de Mégare5. Malgré ses résultats en mathématiques, ses professeurs lui donnent son diplôme au vu de l’excellence dont Nietzsche fait preuve dans les autres matières. En octobre 1864, il quitte Naumburg en compagnie de Paul Deussen et d’un cousin de ce dernier, et se rend à l’université de Bonn.

Bonn

En 1864, âgé de vingt ans, il entre à l’université de Bonn. Il participe à la vie étudiante, malgré son caractère réservé : promenades sur le fleuve, auberges et un duel qu’il fait avec un bon camarade, n’ayant pas d’ennemi. Il reçoit un coup d’épée au visage et en garde une cicatrice. Mais Nietzsche se sent mal à son aise dans ce milieu, et il passe seul, dans la tristesse, les fêtes de fin d’année. C’est le début d’une longue série de Noëls solitaires, passés à examiner sa vie, à se reprocher le temps perdu. Cherchant à remédier à la situation, il propose de réformer l’association d’étudiants la Bonner Burschenschaft Frankonia mais il est mis à l’écart.

D’abord inscrit en théologie, il délaisse celle-ci pour des études de philologie, une discipline en accord avec son intérêt pour l’Antiquité et notamment la tragédie attique. Mais sa passion de la connaissance rend difficile un choix qui lui soit véritablement agréable. Il travaille avec intensité, pour oublier sa solitude, et aussi grâce au soutien vigoureux de Friedrich Wilhelm Ritschl (1806 – 1876), un professeur latiniste auteur d’ouvrages importants sur Plaute. Nietzsche écrit alors quelques mémoires. Il ne trouve aucun intérêt aux modes matérialistes et démocratiques de pensée de bien des étudiants de son âge, et se sent toujours tourmenté par la recherche de la vérité :

« Pour un véritable chercheur, le résultat de la recherche n’est-il pas indifférent ? Dans notre effort que cherchons-nous ? le repos, le bonheur ? Non, rien que la vérité, tout effrayante et mauvaise qu’elle puisse être. » — Lettre à sa sœur.

Leipzig

Nietzsche suit Ritschl à Leipzig où ce dernier est nommé professeur. Il y découvre Diogène Laërce et Schopenhauer, et fait la connaissance d’Erwin Rohde.

Au cours de ses études à l’université de Leipzig, la lecture de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818) va constituer les prémices de sa vocation philosophique. Toutefois, l’importance de cette lecture, qui sera au fondement de sa relation avec Wagner, est contestée, car Nietzsche, à cette même époque, s’intéresse à des penseurs rationalistes, en particulier Démocrite6. En outre, il lit bien d’autres penseurs et scientifiques : Lange, von Hartmann, Emerson notamment. C’est à cette époque qu’il s’enthousiasme pour la musique de Wagner, en 1868, à Leipzig7.

Une anecdote bien connue, datant de février 1865, rapporte que Nietzsche qui s’est rendu à Cologne pour assister à un festival de musique, est conduit dans une maison de tolérance où il se retrouve au milieu de femmes en tenue très légère : « J’allai droit à ce piano [dans le salon] comme au seul être qui, dans cette pièce, eût une âme. » Il fait une improvisation, se lève et s’enfuit.

De Bâle à la maladie (1869–1879)

Élève brillant, doué d’une solide éducation classique (milieu dominé par les femmes et imprégné de piétisme protestant), Nietzsche est nommé à 24 ans professeur de philologie à l’université de Bâle, puis professeur honoraire l’année suivante8. Il développe pendant dix ans son acuité philosophique au contact de la pensée de l’Antiquité grecque dans laquelle il voit dès cette époque la possibilité d’une renaissance de la culture allemande9 — avec une prédilection pour les Présocratiques, en particulier pour Héraclite et Empédocle, mais il s’intéresse également aux débats philosophiques et scientifiques de son temps. Pendant ses années d’enseignement, il se lie d’amitié avec Jacob Burckhardt et Richard Wagner (qu’il revoit à partir de 1869) dont il serait un parent éloigné10.

Guerre franco-allemande de 1870

En 1870, il s’engage comme infirmier volontaire dans la guerre franco-allemande, mais l’expérience est de courte durée, car Nietzsche contracte la diphtérie. Bien qu’il soit à cette époque patriote, Nietzsche commence à formuler quelques doutes à propos des conséquences de la victoire prussienne.

Dix ans d’amitié avec Wagner

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/9d/RichardWagner.jpg/220px-RichardWagner.jpgPhoto - Richard Wagner, ami de Nietzsche à partir de 1868.

En 1872 paraît La Naissance de la tragédie, qui obtient un certain succès, mais qui le discrédite comme philologue et fait l’objet d’une vive querelle avec le philologue Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff11. Erwin Rohde, philologue et ami de Nietzsche, et Wagner qui considère ce texte comme l’expression de sa pensée, prennent sa défense. Nietzsche formera ensuite le projet d’écrire une dizaine d’essais, les Considérations Inactuelles, mais il n’en paraîtra finalement que quatre, et, mis à part Richard Wagner à Bayreuth, ces œuvres eurent très peu de succès.

Au premier semestre de l’été 1872, il donne des cours sur Eschyle, Les Choéphores, et sur les philosophes présocratiques. Il fait également un séminaire sur Théognis. Erwin Rohde publie un compte rendu de La Naissance de la tragédie le 26 mai et, à la fin du mois, parait le pamphlet de Willamowitz-Moellendorff contre ce premier ouvrage :

« Que M. Nietzsche tienne parole, qu’il prenne son thyrse, qu’il aille d’Inde en Grèce, mais qu’il descende de sa chaire, où il doit enseigner la science ; qu’il réunisse tigres et panthères à ses pieds, s’il le veut, mais non les jeunes philologues allemands. » Sa sœur vient s’installer à Bâle le 1er juin. Le 23 juin, Wagner publie une lettre ouverte à Nietzsche dans la Norddeutsche Allgemeine Zeitung pour prendre sa défense. Dans une lettre du 25, Wagner lui écrit :

« À strictement parler, vous êtes, après ma femme, le seul gain que la vie m’ait apporté. »

Nietzsche se rend à Munich, où se trouve également l’intellectuelle Malwida von Meysenbug, du 28 au 30 juin pour assister à une représentation de Tristan et Isolde dirigée par Hans von Bülow. Le 20 juillet, Nietzsche envoie à ce dernier sa Manfred-Meditation qui est qualifiée d’épouvantable et de nuisible par le chef d’orchestre, et de « viol d’Euterpe. » Franz Liszt jugera bien moins sévèrement une autre œuvre de Nietzsche.

Il prépare une étude, La Joute chez Homère. En septembre et octobre, il se promène en Suisse. Au semestre d’hiver 1872-73, il donne un cours sur la rhétorique grecque et romaine. Les étudiants se font rares, il n’a que deux auditeurs. Rohde se retrouve également isolé et dans une situation difficile. Wagner fait lui-même l’objet d’attaques assez basses (il est jugé cliniquement fou par un professeur de l’université de Munich).

Nietzsche passe Noël 1872 avec sa mère et sa sœur ; il offre à Cosima Wagner, pour son anniversaire, Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits. Le 26 décembre, il est à Weimar pour assister à une représentation de Lohengrin. Il rencontre Ritschl à Leipzig qui le blâme de son manque de réussite en tant que professeur. L’incompréhension, ou peut-être l’amertume, du maître est extrême ; dans une lettre à Wilhelm Vischer datée du 2 février 1873, il fait de Nietzsche ce portrait instructif :

« Mais notre Nietzsche ! – C’est vraiment un chapitre affligeant, comme vous l’exprimez vous-même dans votre lettre – en dépit de toute votre bienveillance pour l’homme remarquable qu’il est. Il est étonnant de constater comment dans cet être deux âmes cohabitent. D’une part, la méthode la plus rigoureuse dans la recherche scientifique et académique […] d’autre part, cet engouement wagnéro-schopenhauérien pour les mystères de la religion esthétique, cette exaltation délirante, ces excès d’un génie transcendant jusqu’à l’incompréhensible ! »

Du 6 au 12 avril, Rohde et Nietzsche sont à Bayreuth. Nietzsche lit à Cosima et à Wagner le manuscrit de La Philosophie à l’époque tragique des Grecs. Il revient à Bâle le 15 avril, où il commence sa première Considération inactuelle sur David Strauss.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/1b/Nietzsche187a.jpg/220px-Nietzsche187a.jpgPhoto - Friedrich Nietzsche vers 1875.

Vers 1875, Nietzsche tombe gravement malade, et, à la suite de plusieurs malaises, ses proches le croient à l’agonie. Presque aveugle, subissant des crises de paralysie, de violentes nausées, l’état d’esprit de Nietzsche se dégrade au point d’effrayer ses amis par un cynisme et une noirceur qu’ils ne lui connaissaient pas. Nietzsche commence à se détacher de Wagner qui le déçoit de plus en plus, et il considère le milieu wagnérien comme un rassemblement d’imbéciles n’entendant rien à l’art wagnérien12. Alors que Nietzsche rédige Richard Wagner à Bayreuth, il écrit dans ses carnets une première critique de son ami. Non seulement il ne se sent plus lié avec ce dernier par la philosophie de Schopenhauer, mais Wagner se révèle un ami indiscret, ce qui conduira Nietzsche à ressentir certains propos de Wagner comme des offenses mortelles. Wagner soupçonne en effet Nietzsche de quelques penchants « contre nature » censés expliquer son état maladif : « un effet de penchants contre nature préfigurant la pédérastie13 ».

Nietzsche abandonne alors ses idées sur l’Allemagne dans lesquelles il ne voit plus que grossièreté et illusions. Il discute longuement avec Paul Rée, avec qui il partage ses idées et son cynisme sur l’hypocrisie de la morale14, et commence à écrire un livre, d’abord intitulé Le soc, puis Humain, trop humain. Quand Wagner reçoit ce dernier livre (envoi auquel il ne répondra pas), Cosima Wagner, l’épouse de Richard, écrit dans son journal : « Je sais qu’ici le mal a vaincu. » L’antisémitisme de Cosima semble également avoir joué un rôle dans la rupture entre son mari et Nietzsche15.

En 1877, Marie Baumgartner traduit en français Richard Wagner à Bayreuth. En 1878, il rompt avec Wagner. En 1879, Nietzsche obtient une pension car son état de santé l’oblige à quitter son poste de professeur16. Il commence alors une vie errante à la recherche d’un climat favorable aussi bien à sa santé qu’à sa pensée, à Venise, Gênes, Turin, Nice17, Sils-Maria… :

« Nous ne sommes pas de ceux qui n’arrivent à former des pensées qu’au milieu des livres — notre habitude à nous est de penser en plein air, marchant, sautant, grimpant, dansant… »

Errance en Italie et en France (1879-1888)

À la fin du mois d’avril 1881, Nietzsche, à Gênes, travaille à la correction des épreuves d’Aurore avec Peter Gast. Le travail est achevé à la mi-juin. En juillet, il est à Sils-Maria et lit Hellwald (Histoire de la civilisation, La Terre et ses habitants) et le livre de Kuno Fischer sur Spinoza. Il voit en ce dernier l’un de ses précurseurs.

C’est au mois d’août que lui viennent ses pensées sur l’éternel retour. En septembre, il étudie les sciences de la nature, il écrit à Overbeck (18 septembre) :

« Sum in puncto desperationis. Dolor vincit vitam voluntatemque. » — Je suis désespéré. La douleur a vaincu la vie et la volonté.

Il retourne à Gênes à la fin du mois où, toujours en mauvaise santé, Nietzsche entend la Sémiramide de Rossini, Giulietta e Romeo et Sonnambula de Bellini. Il entend également Carmen, l’opéra de Bizet, qui le marquera à vie. À la mi-décembre, Nietzsche projette d’écrire une suite à Aurore.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b7/Nietzsche_paul-ree_lou-von-salome188.jpg/220px-Nietzsche_paul-ree_lou-von-salome188.jpgPhoto - Lou Andreas-Salomé, Paul Rée et Nietzsche en 1882.

Invité à Rome par Malwida von Meysenbug, en avril 1882, Nietzsche fait la connaissance de Lou Andreas Salomé dont il tombe éperdument amoureux. Puis Lou, Rée et Nietzsche se rendent en Suisse. Nietzsche corrige les épreuves des Idylles de Messine et met au propre une copie du Gai Savoir.

Nietzsche passe les mois de novembre et décembre 1882, à Rapallo. Ses relations avec Lou Andreas-Salomé et Paul Rée se dégradent. À la fin du mois de janvier 1883, il écrit au propre la première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/15/Salome2.jpg/220px-Salome2.jpgPhoto - Louise von Salomé, Zurich, 1882.

Le 13 février, Wagner meurt. Nietzsche l’apprend le lendemain et écrit à Cosima. Nietzsche est ensuite de nouveau à Gênes à partir du 23 février 1883. Il lit le livre de son ami Paul Deussen sur la doctrine des Védanta. Il rompt ses relations avec Rée et Lou, et déprime gravement :

« Je ne comprends plus du tout « à quoi bon » je devrais vivre, ne fût-ce que six mois de plus » — Lettre à Overbeck, 24 mars.

Le jugement de Gast à propos de Zarathoustra lui remonte le moral : « À ce livre il faut souhaiter la diffusion de la Bible, son prestige canonique, la série de ses commentaires, sur laquelle repose en partie ce prestige. » (Lettre à Nietzsche, 2 avril 1883). Vers la fin du mois, il renoue avec sa mère et se décide à rencontrer sa sœur à Rome, où il loge chez le peintre Max Müller. Avec sa sœur, il voyage en Suisse et séjourne de nouveau à Sils-Maria. Il écrit la deuxième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra au mois de juillet. Il se brouille définitivement avec Lou :

« Elle me manque, même avec ses défauts. […] Maintenant c’est comme si j’étais condamné au silence ou à une sorte d’hypocrisie humanitaire dans mes rapports avec tous les hommes. » — Lettre à Overbeck, fin août.

Fin août 1883, il retrouve Overbeck à Schuls, et envisage de donner des cours à Leipzig. Le recteur de l’université, qui est un ami de Nietzsche, lui explique que sa candidature serait un échec à cause de ses idées sur le christianisme. Il part alors pour Naumburg le 5 septembre. Sa sœur se fiance avec Bernard Förster, l’antisémite soi-disant admirateur de Nietzsche.

Il passe à Bâle début octobre, chez les Overbeck, puis à Gênes. Il tombe malade, ressent la solitude de plus en plus durement, et fait le bilan accablant des dernières années qu’il vient de passer. À la fin novembre, il passe à Villefranche, puis s’installe à Nice pour l’hiver. Il rencontre Joseph Paneth, l’ami de Freud. Il est de plus en plus malade : Malade, malade, malade ! (Lettre à Overbeck, 26 décembre 1883). Il écrit néanmoins la troisième partie dAinsi parlait Zarathoustra en janvier 1884, après notamment des promenades le long du chemin qui portera son nom à Èze. Enthousiasmé par Peter Gast, Nietzsche s’interroge avec inquiétude sur la portée de sa philosophie :

« Est-elle « vraie » ou plutôt sera-t-elle crue vraie — c’est ainsi que « tout » changera et se renversera et que « toutes » les valeurs traditionnelles seront dévaluées » — Lettre à Overbeck, 10 mars 1884).

Il rompt de nouveau avec sa sœur : « Ce maudit antisémitisme est la cause d’une rupture radicale entre ma sœur et moi. » (Lettre à Overbeck, 2 avril).

À la fin du mois d’avril, il se rend à Venise avec Peter Gast : « je frémis à la pensée de tout l’injuste et l’inadéquat qui un jour ou l’autre se réclamera de mon autorité » — Lettre à Mawilda von Meysenburg, juin 1884).

Puis il est de nouveau chez les Overbeck, à Bâle, de la mi-juin au 2 juillet. Il fait la connaissance de la militante Meta von Salis à Zürich vers la mi-juillet : le philosophe est « fasciné par cette aristocrate éloquente, avec qui il passe beaucoup de temps18 ».

Il séjourne pour la troisième fois à Sils-Maria de juillet à septembre. Du 26 au 28 août, il reçoit Heinrich von Stein (de).

À Nice, en janvier 1885, il écrit la quatrième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra et la fait paraître à ses frais, vers la fin mars, en tirage limité à 40 exemplaires.

Le 22 octobre 1887, Nietzsche, venant de Venise, arrive à Turin. Il s’installe à la Pension de Genève :

« Dix ans de maladie, plus de dix ans ; et pas simplement une maladie pour laquelle il existe des médecins et des remèdes. Quelqu’un sait-il seulement ce qui m’a rendu malade ? Ce qui, des années durant m’a tenu au seuil de la mort, et appelant la mort ? Je n’en ai pas l’impression. […] Ces dix dernières années que j’ai derrière moi m’ont fait amplement apprécier ce que cela signifie d’être seul, isolé à ce point. […] Pour n’en retenir que le meilleur, cela m’a rendu plus indépendant ; mais aussi plus dur, et plus contempteur des hommes que je ne le souhaiterais moi-même. » — Lettre à Overbeck, 12 novembre.

Il écrit beaucoup, avec le sentiment de la tâche accomplie ou sur le point de l’être : « je sais ce qui est fait, et ce qui est définitivement réglé : c’est un trait qui est tiré sous toute mon existence jusqu’alors : — voilà le sens des dernières années. Sans doute, par cela même, l’existence que j’ai menée jusqu’ici a révélé ce qu’elle était réellement — une simple promesse. » — Lettre à Peter Gast, 20 décembre.

Il lit Montaigne, Galiani, le Journal des Goncourt. Le 26 novembre, il reçoit une lettre de Georg Brandes : « Vous faites partie du petit nombre d’hommes avec qui j’aimerais causer. »

Vers la fin de l’année, Nietzsche retombe dans la dépression : « le poids de mon existence pèse à nouveau plus lourd sur mes épaules ; presque pas un jour entièrement bon ; » — Lettre à Overbeck, 28 décembre.

Néanmoins, dans les mois suivant, qu’il passe à Nice, il travaille beaucoup et annonce à Gast, dans une lettre du 13 février 1888, qu’il a terminé la mise au propre du premier livre de l’Essai d’une inversion des valeurs. (cf. Cahiers WII 1, WII 2, WII 3). Il lit Plutarque, Baudelaire, Dostoïevski, Tolstoï, Renan, Benjamin Constant. Sa célébrité s’accroît : Carl Spitteler fait des comptes rendus des livres de Nietzsche dans le canton de Berne, et Georg Brandes fait des conférences sur la pensée de Nietzsche à Copenhague.

Il quitte Nice le 2 avril, et se rend en pèlerinage à Gênes le 4, avant de parvenir à Turin, ville « pour les pieds comme pour les yeux, un lieu classique ! » (Lettre à Gast, 7 avril). Il rédige le Cas Wagner et travaille toujours autant (cf. Cahiers WII 5, WII 6). Son humeur est particulièrement joyeuse : « il souffle ici un air délicieux, léger, espiègle, qui donne des ailes aux pensées trop lourdes… » — Lettre à Gast, 1er mai.

À Sils-Maria depuis le début du mois de juin, sa santé se dégrade de nouveau. Il se diagnostique un épuisement nerveux général incurable en partie héréditaire (Lettre à Overbeck, 4 juillet). Il s’occupe de l’impression du Cas Wagner et élabore un dernier plan de la Volonté de puissance. Essai d’une inversion de toutes les valeurs, daté du 29 août Il lit la Vie de Richard Wagner par Ludwig Nohl, et Rome, Naples et Florence de Stendhal qu’il admire. Il passe quelques semaines avec son amie Meta von Salis. Richard Meyer, un étudiant d’origine juive, lui offre anonymement 2 000 marks. Nietzsche emploie alors toutes les ressources dont il dispose pour faire imprimer ses livres et se plaint des pratiques douteuses de certains éditeurs : « Mais je suis en guerre : je comprends que l’on soit en guerre avec moi. » — Lettre à Spitteler, 25 juillet.

Il reste à Sils-Maria jusqu’au 20 septembre. Après un voyage difficile, Nietzsche arrive de nuit à Turin. Le Cas Wagner paraît alors, tandis qu’il travaille avec Gast à l’impression du Crépuscule des Idoles et que le manuscrit de L’Antéchrist est prêt pour l’impression, le 30 septembre.

Folie (1889-1900)

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/11/Portrait_of_Friedrich_Nietzsche_drawn_by_Hans_Olde.jpg/220px-Portrait_of_Friedrich_Nietzsche_drawn_by_Hans_Olde.jpgPortrait datant de 1889.

Effondrement

Nietzsche s’effondre, le 3 janvier 1889, à Turin. Croisant une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval, il s’approche de l’animal, enlace son encolure, éclate en sanglots, et interdit à quiconque d’approcher le cheval. Comme le commentera Derrida : « [I]l fut assez fou pour pleurer auprès d’un animal, sous le regard ou contre la joue d’un cheval. Parfois je crois le voir prendre ce cheval pour témoin, et d’abord, pour le prendre à témoin de sa compassion, prendre sa tête dans ses mains19. »

Son ami Franz Overbeck, alerté par des lettres délirantes de Nietzsche, accourt le 8 janvier, à Turin. Nietzsche chante et hurle sans cesse depuis plusieurs jours, prétendant être le successeur de Napoléon pour refonder l’Europe, créer la « grande politique ». Vu l’état d’agitation extrême de Nietzsche, Overbeck se fait aider par un dentiste bâlois de passage à Turin, qui, pour le calmer, lui fait croire qu’à Bâle on prépare des festivités et des cérémonies en son honneur. Au départ de la gare de Turin, Nietzsche veut haranguer la foule ; on lui fait comprendre que ce n’est pas digne d’un homme de son rang.

Arrivé à Bâle, on le conduit dans une clinique d’aliénés dont le directeur s’est entretenu avec Nietzsche sept ans plus tôt. Nietzsche se rappelle en détail cette rencontre, mais ne se rend pas compte qu’il est dans un asile d’aliénés — il remercie pour le bon accueil qui lui est fait20.

Au début de cette folie, Nietzsche semble s’identifier aux figures de Dionysos et du Christ, pour lui symboles de la souffrance et de ses deux expressions les plus opposées. Il parle constamment et chante beaucoup, se rappelant encore ses compositions musicales et ses poèmes. Selon le témoignage de son ami Overbeck, il est alors encore capable d’improviser au piano de bouleversantes mélodies ; pendant quelque temps, il sera encore capable de tenir des conversations, mais celles-ci, selon son ami Overbeck, sont stéréotypées et Nietzsche ne semble capable que d’évoquer certains souvenirs. Il prononce encore quelques phrases, comme ce jour où, sur une terrasse ensoleillée, il s’adresse à sa sœur : « N’ai-je pas écrit de beaux livres ? » ; il note encore quelques phrases plus ou moins cohérentes comme celle-ci : « Maman, je n’ai pas tué Jésus, c’était déjà fait. » Sa mère est en effet très pieuse, et les différends de Nietzsche avec elle en matière de religion remontent à l’adolescence.

Il reçoit plusieurs visiteurs, certains tentent de le récupérer pour leur propre cause[réf. nécessaire]. Puis, au bout de quelques années, il sombre dans un silence presque complet, jusqu’à sa mort. Quand Overbeck le revoit pour la dernière fois, en 1892, il trouve Nietzsche dans un état végétatif. Sa mère, puis sa sœur revenue d’Amérique du Sud, le soignent jusqu’à sa mort, le 25 août 1900.

Poursuite du déclin

D’emblée, il convient d’aborder les informations que l’on possède sur l’éventuelle syphilis de Nietzsche : cette maladie pourrait être une légende inventée par le psychiatre Lange-Eichbaum, après la Seconde Guerre mondiale.

On s’est beaucoup interrogé sur les causes de sa maladie et l’image même d’un penseur devenu fou a conduit à diverses appropriations, du vivant même de Nietzsche21. Certaines théories à ce sujet ont eu pour but de réduire la pensée de Nietzsche à sa folie. Une explication qui fut couramment acceptée, est relative à la syphilis que Nietzsche aurait contractée, comme nombre d’artistes et écrivains célèbres de son temps, et qui dans sa phase tertiaire, dite de « neurosyphilis » peut mimer toutes sortes de pathologies psychiatriques. Nietzsche, au début de sa folie (« folie » qui ne l’empêchait pas dans les premiers temps de discuter presque normalement), déclara avoir été infecté en 1866. Il semble, d’après les travaux d’Otto Binswanger, qui s’est occupé de lui lors de son internement, que Nietzsche ait présenté une démence vasculaire : maladie de Binswanger comparable à la leucoaraiose, ce qui va dans le sens des propos de Franz Overbeck, qui, quand il le revoit pour la dernière fois, en 1892, trouve Nietzsche dans un état végétatif.

Un médecin, le docteur Leonard Sax, directeur du Montgomery Centre for Research in Child Development, a émis l’hypothèse que Nietzsche avait en réalité une tumeur cérébrale[réf. nécessaire]. L’autopsie du père de Nietzsche avait déjà montré la présence d’une tumeur au cerveau. Les témoignages rassemblés par Curt Paul Janz, grand biographe de Nietzsche, montrent que plusieurs proches de Nietzsche étaient des « originaux », et quelques-uns malades des nerfs. On peut donc également évoquer une affection psychiatrique ou une pathologie neurologique au travers de ces antécédents. Nietzsche a également rapporté le témoignage de sa tante Rosalie, selon laquelle le père de Nietzsche fut soudain atteint de troubles mentaux, qu’il devint incapable de parler, avant de mourir quelques mois plus tard.[réf. nécessaire]

Des hypothèses de 2006 évoquent une dégénérescence lobaire fronto-temporale de type comportementale22, ou alors la maladie de CADASIL qui indirectement rejoint l’idée d’une leucoaraiose23.

Curt Paul Janz (tome I, page 172, 173) conclut formellement à une syphilis, contractée à Leipzig, classiquement et pudiquement diagnostiquée, à l’époque, comme ’ paralysie générale ’ (c.à.d. une neurosyphilis) lorsqu’elle entre en phase finale : ’ Si le moment de la contamination demeure donc incertain, nous ne saurions, pour le reste, mettre en doute le témoignage d’un psychiatre aussi sérieux que Lange-Eichbaum. D’après l’état actuel des recherches médicales, nous pouvons ainsi considérer comme établi que la paralysie ultérieure de Nietzsche ne put être causée que par la syphilis, et que celui-ci fut donc, comme l’affirme Lange-Eichbaum, soigné de cette maladie à Leipzig ’. Les conséquences physiques, neurologiques et psychiatriques de la neurosyphilis sont désormais bien connues. Nietzsche se savait contaminé, les conséquences d’ordre biographiques ne pouvaient être que considérables, notamment quant à ses rapports aux femmes, déjà problématiques avant cette contamination. Idéalement, l’exhumation et un examen médico-légal mettraient un terme aux controverses à ce sujet.

Influence d’Elisabeth

Nietzsche devenu aliéné, c’est sa sœur, Elisabeth, qui gère la publication des œuvres et des carnets de son frère. Elle fonde dans ce but le Nietzsche-Archiv et met toute son énergie à faire connaître les œuvres de son frère24. Sœur dévouée que Nietzsche aimait profondément jusqu’à ce qu’elle se marie avec un antisémite virulent, Bernhard Förster25, elle a été une fervente admiratrice de Guillaume II et adhèrera ensuite à certaines idées nazies26, rencontrant Hitler (qu’elle soutiendra comme elle soutiendra également Mussolini). Elle fait publier les dernières œuvres de Nietzsche, mais manipule certains textes de son frère. Elle compose ainsi La Volonté de puissance, livre dont Nietzsche a élaboré plusieurs plans sans jamais l’achever, préférant en tirer plusieurs livres distincts. Elle écrit également plusieurs livres sur son frère, qui ont été remis en cause en raison de leur caractère hagiographique. La critique historique a même établi qu’Elisabeth avait falsifié des œuvres de jeunesse, des lettres et des fragments posthumes de son frère27.

Malgré les opinions nazies et les manipulations avérées de la sœur de Nietzsche, ces falsifications et l’enrôlement par le nazisme sont deux aspects de la réception du texte nietzschéen qui restent nettement distincts28,29. Si Elisabeth a cherché activement à associer le nom de Nietzsche à ceux d’Hitler et de Mussolini30, elle a eu également l’occasion d’écrire à plusieurs reprises combien son frère était opposé à l’antisémitisme, et a expliqué les propos anti-juifs de Nietzsche dans les années 1870 par une influence du milieu wagnérien dont il s’était par la suite libéré. Il est donc difficile de voir dans la sœur de Nietzsche une instigatrice de la récupération des textes nietzschéens31.

Philosophie - Article détaillé : Philosophie de Friedrich Nietzsche.

Œuvres - Article détaillé : Liste des œuvres de Friedrich Nietzsche.

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Article complet à lire sur ce site : https://fr.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Nietzsche

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  • A Weimar, en Allemagne, l’archive Nietzsche
    L’une des figures les plus controversées et les plus célèbres de l’histoire de l’Allemagne, Friedrich Nietzsche, passa ses dernières années dans la ville de Weimar. Au moment où il élu domicile à Weimar, il était gravement malade mental et, souffrant de délires et de l’aphasie, il passa tout son temps dans un hôpital. Cependant, son héritage sur sa vie est en partie au rez-de-chaussée de l’hôpital où il a séjourné : il a été transformé en un monument commémoratif permanent à Nietzsche et ses œuvres.

    Le Musée Archives caractéristiques de nombreux objets de la vie colorée de Nietzsche et abrite également un certain nombre de documents et des livres qui permettent d’explorer pleinement sa vie et aussi sa complexité et toute sa philosophie trop souvent mal compris. Les visiteurs sont bienvenus pour venir ici et passer du temps à étudier le vaste domaine de la philosophie qui est si important pour chacun et chacune de nos vies.

Renseignements :

Horaires Heure d’été : Mer - Lun 10h00 - 18h00 Fermé le mardi - Période d’hiver (du 2 novembre 2022 au 21 mars 2023) : fermé 

Adresse : Nietzsche Archiv Humboldtstr. 36 99425 Weimar - Fon : 03643 / 54 54 00 - Fax : 03643 41 98 16

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La question de la pertinence d’une référence à Nietzsche pour fonder un raisonnement économique peut être légitimement questionnée en soi et ceci pour au moins quatre raisons. Tout d’abord, Nietzsche a laissé peu de traces explicites dans la pensée économique. Sur ce point, P. R. Senn (2006) remarque qu’il existe très peu de références à Nietzsche dans les histoires de la pensée économique ou dans les revues d’économie, qui sont les sources usuelles de recherche en paternité des idées économiques [1].

Ensuite, parce que Nietzsche n’a pas été un grand lecteur d’ouvrages économiques. Les économistes cités par Nietzsche : Bagehot, Bentham, Carey, Carlyle, Galiani, Herrman, Malthus et Mill sont, en effet, peu nombreux et pas toujours des plus illustres, à quelques exceptions notables près [2]. De plus, les développements économiques dans l’œuvre de Nietzsche sont assez rares. Il traite pourtant, par exemple, de la baisse de la qualité des produits dans l’industrie moderne, de la question de la division du travail ou de la place de l’État dans l’organisation économique [3]. Enfin, parce que, lorsque Nietzsche écrit sur l’économie ou sur les économistes, c’est pour développer une analyse essentiellement critique [4].

Au-delà de théories particulières, ce sont les valeurs de la discipline qui sont remises en cause [5]. Malgré ces a-priori peu favorables, on peut se demander comment une œuvre philosophique aussi influente que celle de Nietzsche et concomitante à l’émergence de la science économique moderne (orthodoxie et hétérodoxie mêlées) a pu avoir aussi peu d’impact sur le corpus de l’économie. L’ouvrage collectif de J. G. Backhaus et W. Drechsler : Friedrich Nietzsche (1844-1900) – Economy and Society, première tentative d’ensemble pour « réconcilier » les économistes avec Nietzsche, présente donc un grand intérêt.

Parmi les thèmes traités, cet ouvrage mentionne le concept de destruction créatrice, introduit pour la première fois par l’économiste allemand Werner Sombart [6] « the economist who was probably most influenced by Nietzsche » [7]. C’est l’introduction du traitement nietzschéen de la « destruction créatrice » en économie et la manière de justifier philosophiquement cette référence qui motivent cet article, en dépit de la difficulté inhérente à toute tentative d’isoler un élément de la totalité du discours au sein d’une approche qui refuse sa constitution en système cohérent. Nous souhaitons ainsi mettre en concurrence les interprétations évolutionnistes et nietzschéenne de la destruction créatrice. À ce propos, il convient de préciser qu’il s’agit de l’opposition, non entre deux fondements possibles d’un concept économique qui n’en nécessite pas, mais entre deux métaphores [8].

Il est communément admis qu’Herbert Spencer a tenté de répandre le concept d’évolution à travers l’adage de « la survie du plus apte » qui sera malencontreusement utilisé par des thèses eugénistes qui conduiront au discrédit des métaphores biologiques par les économistes après la Seconde Guerre Mondiale [9].

Quant à Darwin, il est de connaissance commune de lui associer le principe de la sélection artificielle et de la sélection naturelle tout comme le fait qu’il puise dans Malthus (Lazaric 2010) l’idée de « survie pour l’existence ». C’est bien ce qui pose problème à Nietzsche et ce sur quoi nous nous penchons. En effet, Nietzsche est loin d’être un partisan des théories de Darwin vers lesquelles le concept de destruction créatrice a pourtant convergé. Dès lors, si l’interprétation nietzschéenne du concept de destruction créatrice n’est pas compatible avec une orientation évolutionniste [10], doit-on privilégier l’approche de Nietzsche ou celle de l’évolutionnisme pour mieux comprendre le phénomène de destruction créatrice ?

Rappelons que pour Nietzsche, la volonté de puissance est une interprétation qui permet à celui qui s’en sert de s’élever au-dessus de la « horde ». C’est dans un acte de création et d’élévation que Zarathoustra peut, non seulement créer ses propres lois, mais se créer d’abord lui-même, en venant à bout de ses propres résistances. Les processus de création et de destruction lui sont donc nécessaires et s’expriment dans cette volonté propre aux « nobles » spirituellement et moralement puissants. Eux seuls ont l’aptitude de vouloir et de pouvoir sortir de l’enlisement et de la stagnation dans lesquels les « faibles » ou les « décadents », incapables de s’affranchir du ressentiment, se complaisent. Les « faibles » et les « forts » sont des types humains, non des catégories d’individus réels. Quant aux firmes, elles n’ont évidemment pas directement de volonté de puissance mais on peut interpréter leur politique (qui résulte de décisions humaines) comme procédant d’une volonté de puissance.

Un éventuel rapprochement nécessite de poser la question des fondements philosophiques de la destruction créatrice (section 1). En première analyse, la théorie de l’évolution, dans son interprétation standard à travers la sélection naturelle de Darwin ou la thèse de l’adaptation que l’on s’accorde à associer à Lamarck, semble constituer le chaînon manquant entre ce mécanisme économique et la pensée de Nietzsche (section 2). Néanmoins, la critique virulente de Nietzsche contre l’évolutionnisme de Darwin et de Lamarck (section 3) nous engage plutôt à substituer la volonté de puissance à la sélection naturelle pour revenir aux sources mêmes de la pensée nietzschéenne (section 4).

1 – Le processus de destruction créatrice

Dans les mythologies égyptiennes, hindoues et grecques, chaque acte créateur réitère la création de l’univers par les dieux. La création apparaît donc comme un acte divin dans lequel le chaos se transforme en cosmos grâce à une structure et à des normes [11]. La création symbolise la victoire du dieu sur le chaos, souvent associé aussi à un dragon, emblème du monstre marin ou du serpent primordial. Cet acte n’est jamais définitif et se réitère dans un mouvement incessant de destruction-création. Le concept de destruction créatrice renvoie donc à l’idée que la naissance d’une chose est associée à la destruction d’une précédente. Tel est le sens du mythe de Phoenix, créature censée renaître de ses cendres et qui sera plus tard reprise à bon compte par les chrétiens médiévaux qui y lisent le symbole de la résurrection du Christ. Notons également que l’hindouisme se fonde sur l’existence de trois divinités : Brahma, Vishnu et Shiva, respectivement considérés comme créateur, protecteur et destructeur de l’univers en vue de permettre sa nécessaire régénération. Dans certaines traditions, Shiva est même considéré comme le destructeur et le créateur à la fois.

Selon Reinert et Reinert (2006), c’est à Johann Gottfried Herder que l’on doit l’introduction des mythes indiens de destruction-création dans la philosophie allemande, mythes auxquels s’intéresseront Goethe, puis Nietzsche. Il est vrai que Nietzsche, notamment par le biais de Schopenhauer, a été influencé par la philosophie hindoue, dont on retrouve des mythes revisités sous sa plume. Mais c’est plutôt celui de Dionysos et d’Apollon, renvoyant respectivement à une typologie dynamique (destruction-création) et statique (équilibre et ordre), que Nietzsche explicitera davantage.

En économie, la destruction créatrice passe par le mécanisme de la concurrence. Celle-ci peut avoir deux types d’effets. Le premier, de court terme, exerce une pression sur les prix pour que ceux-ci rejoignent les coûts marginaux. Le deuxième, de long terme, qui nous concerne ici, détermine l’affectation des ressources entre les firmes. Ce second mécanisme suppose une hétérogénéité de l’efficacité économique des entreprises. Les firmes les plus efficientes, les plus innovantes (du point de vue technique ou managérial), vont se développer car elles peuvent proposer une meilleure qualité ou des prix inférieurs et vont, de ce fait, utiliser davantage de ressources rares (compétences, capitaux). À l’inverse, les firmes les moins performantes vont subir un déclin et, par conséquent, vont libérer des ressources.

La destruction créatrice correspond à ce double mouvement inverse qui, dans une optique d’équilibre, résulte en une utilisation optimale des biens rares. Elle est liée à la concurrence, puisque des entreprises inefficientes, mais protégées par un monopole, conserveraient leur position et empêcheraient ainsi le transfert vers les firmes performantes. La transmission s’effectue via le système des prix car les entreprises sont en concurrence pour les inputs et les firmes les plus efficaces ont une plus grande capacité à payer que la moyenne.

Cette destruction créatrice peut s’interpréter comme un mécanisme de sélection des meilleures firmes au détriment des moins bonnes, sous l’effet de la concurrence. Peut-il être, pour autant, rapproché de la sélection naturelle ?

2 – Les différentes réinterprétations de la lutte pour la vie

Précisons que le terme d’évolution est sujet à de nombreuses équivoques. Evolure signifie le déploiement, le développement d’une origine qui est donnée. Il induit donc une forme de fixisme. Mais il existe un autre sens auquel on associe volontiers la conception moderne de l’évolutionnisme : évoluer au sens de transformer, impliquant une modification. Dans la constitution de l’histoire du vivant, la classification des espèces (d’Aristote à Linné) joue un rôle fondamental. Pourtant, il serait erroné de n’y voir qu’une succession d’étapes et un simple fixisme. Penser le vivant est complexe, dans la mesure où il y a nécessairement une volonté de donner à la vie un caractère unifiant et, en même temps, cette dernière ne saurait constituer un objet abstrait puisque, de fait, en la pensant, le vivant se donne nécessairement le primat. Toute l’histoire de la formation du vivant de l’Antiquité jusqu’à sa constitution en science en 1800, avec Lamarck notamment, témoigne de cette ambiguïté qu’une conception « évolutionniste » moderne ne peut ignorer.

2.1 – Darwin et la sélection naturelle

Une nouvelle confusion s’établit souvent entre la sélection naturelle et la lutte pour l’existence chez Darwin [12]. Or, ces deux dimensions sont irréductibles l’une à l’autre. C’est à partir de la lutte pour l’existence que s’énonce la loi de la sélection naturelle dont le domaine d’application est la variation (s’effectuant à partir de changements aléatoires). « J’emploie le terme de lutte pour l’existence dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est plus important, non seulement la vie de l’individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants » [13]. Nous relevons deux arguments dans cette citation pour justifier la métaphore guerrière : la multiplicité des relations conduit aux conflits ; c’est la postérité des vivants qui est en jeu. La mort et la destruction sont donc au programme.

La lutte pour l’existence donne à chaque moment une définition de l’utile et par-là de l’aptitude à la sélection qui s’en sert pour valoriser les variations. La sélection naturelle prend en compte l’utilité du vivant considéré dans son ensemble, et non la seule utilité de l’homme comme cela est le cas dans le mécanisme de la sélection artificielle (domestication). C’est de cette dernière d’ailleurs que part Darwin pour mieux en exposer les limites. Ainsi, en intervenant dans la reproduction des espèces et en choisissant par rapport à une seule structure visible, l’homme aboutit à un résultat opposé : la préservation des espèces les plus faibles.

Comment s’opère l’analogie entre l’évolutionnisme darwinien et le mécanisme de concurrence tel que précédemment exposé ? Par le processus de la sélection naturelle interprétée du point de vue de la théorie économique. Notons qu’il s’agit là d’une transposition proche d’une interprétation récurrente de l’évolutionnisme liée à la maximisation du profit (Alchian 1950 ; Friedman 1953), avec laquelle une interprétation institutionnaliste de l’évolutionnisme ne peut s’accorder (Bazzoli et Dutraive 2006 ; Dutraive 2010).

Si la disparition des entreprises inefficaces n’est pas une condition suffisante de développement de celles qui sont performantes, elle est malgré tout nécessaire. En situation où les capitaux et les compétences sont des ressources rares, les financements et les hommes laissés disponibles par les premières peuvent se reporter sur les secondes, ce qui est susceptible d’engendrer la spirale positive de la croissance rentable. Elle est ainsi alimentée, mais non initiée, par le déclin des adversaires. La destruction est, de ce fait, le terreau sur lequel pousse la création, ou au moins le développement. Dans cet enchaînement, le rôle de la concurrence est primordial, puisqu’elle joue aussi bien au niveau du marché des outputs que sur celui du travail et, bien entendu, des capitaux. C’est sous cette condition environnementale que la destruction créatrice peut être considérée comme un mécanisme de sélection sur le critère d’efficience.

Et c’est en ce sens que l’on a pu évoquer un rapprochement avec la sélection naturelle darwinienne, bien que, pour être tout à fait rigoureux, d’une part, la qualification de sélection artificielle serait plus justifiée ici, les décisions humaines régissant les firmes ; d’autre part, Darwin refuse d’attribuer un critère fixe à la condition de l’évolution. Mais il est vrai aussi que, face à une problématique darwinienne, un retour rapide s’opère fréquemment vers Lamarck à qui l’on doit l’héritage de la thèse de « l’auto-genèse » et celle de la détermination pour l’environnement. Dans les deux cas, il faut bien reconnaître qu’il y a un déterminisme de l’évolution et une reconnaissance d’un « ordre établi » [14] (et en suspens, la question de l’hérédité de l’acquis). Darwin lui-même, dans une lettre de 1877, regrette de ne pas avoir prêté plus d’attention aux facteurs « lamarckiens », au sens de « facteurs primaires de l’évolution » (des déterminations par le climat, l’environnement, les actions physiques ou encore la nourriture).

2.2 – Lamarck et l’adaptation

Il est courant d’opposer Lamarck à Darwin sur leur modèle respectivement prôné : instructif versus sélectif, relayé par le débat acquis-inné (inné au sens d’accident chez Darwin). Comment s’effectue, à partir de cette lecture, le parallèle avec la concurrence ?

Précisément, une interprétation lamarckienne standard du mécanisme de la concurrence fait intervenir l’adaptation. Les firmes confrontées à des difficultés peuvent disparaître ou s’adapter. Cette seconde possibilité correspond à des restructurations, des changements organisationnels, des évolutions dans les règles de décision, etc. Si elles s’adaptent, la destruction se passe en interne et en termes d’emplois ou de coûts. Elle peut aussi dégager des ressources qui seront utiles pour un développement efficace. Les salariés utilisés à des activités non rentables et les capitaux mobilisés pour des unités en pertes sont susceptibles d’alimenter des processus de production plus efficaces. La concurrence se retrouve ici encore, bien que de manière plus douce ; elle ne va pas éliminer mais pousser au changement. En d’autres termes, c’est un aiguillon plutôt qu’une faux. L’adaptation ainsi décrite se transmet dans le temps, ce qui constitue une caractéristique importante pour compléter l’analogie avec l’évolution lamarckienne. En effet, les firmes gardent en mémoire des changements intervenus dans leur fonctionnement.

Du point de vue strictement économique, la différence avec la théorie précédente provient principalement du niveau d’analyse retenu. À l’échelon le plus élémentaire, celui des règles de décision, la dichotomie disparition-adaptation est floue. Il est, en effet, assez vain de distinguer entre une règle modifiée et une règle changée. À l’autre extrémité de l’échelle, en ce qui concerne les entreprises, la différence séparant les deux visions est plus évidente et se démontre aisément du point de vue juridique. Dans tous les cas, il y a destruction d’une entité (firme, unité de production, méthode, etc.) au profit d’une nouvelle. Dans certaines circonstances, cette dernière peut être considérée comme une adaptation de la première et, dans d’autres, elle s’appréhende comme une structure distincte.

Le fondement de l’évolution du concept de destruction créatrice valide donc la pertinence de la grille de lecture évolutionniste, dans ses interprétations standards, pour expliciter le processus de concurrence. Le lien avec la philosophie nietzschéenne reste pourtant, à ce stade de l’analyse, encore bien loin d’être établi.

3 – La critique nietzschéenne des théories de l’évolutionnisme

Le rapprochement de Nietzsche avec l’évolutionnisme ne peut faire l’économie de prendre en compte les nombreuses critiques qu’il a émises contre cette doctrine. Les citations suivantes sont amplement suffisantes pour se faire une idée de la virulence et de la profondeur de la contradiction. Dans le Crépuscule des idoles[15], il est écrit :

Anti-Darwin. Pour ce qui est de la fameuse « lutte pour la vie », elle me semble jusqu’à présent plus souvent proclamée que prouvée. Elle peut avoir lieu, mais c’est l’exception : le caractère le plus général de la vie, ce n’est nullement la pénurie, la famine, c’est plutôt la richesse, l’opulence et même l’absurde gaspillage – là où lutte il y a, c’est une lutte pour le pouvoir … Il ne faut pas confondre la nature avec Malthus. – Et même en admettant que cette lutte ait bien lieu – de fait, elle a parfois lieu –, son issue est contraire à celle que souhaite l’école de Darwin, et que l’on devrait peut-être souhaiter avec elle : elle se termine au détriment des forts, des privilégiés, des heureuses exceptions ! Ce n’est pas en perfection que croissent les espèces [16].

On trouve également dans La généalogie de la morale[17], le passage suivant :

On a beau comprendre l’utilité d’un organe physiologique (ou d’une institution juridique, d’une coutume sociale, d’un usage politique, ou encore d’une forme artistique ou d’un culte religieux), on n’a pour autant rien compris encore à sa naissance : pour gênant et désagréable que cela soit à de vieilles oreilles, – de tout temps en effet on a cru que la finalité démontrable, l’utilité d’une chose, d’une forme, d’une institution, était aussi la cause de leur naissance : l’œil aurait été fait pour voir, la main pour saisir. […] L’« évolution » d’une chose, d’un usage, d’un organe n’est donc rien moins que son progrès vers une fin, encore moins un progrès logique et direct, obtenu avec un minimum de force et aux moindres frais, – mais bien la succession de processus de subjugation plus ou moins indépendants les uns des autres, plus ou moins profonds qui s’opèrent en elle, et qui renforcent les résistances qu’ils ne cessent de rencontrer, les métamorphoses tentées par réaction de défense, et aussi les contre actions couronnées de succès. […]

L’idiosyncrasie démocratique contre tout ce qui domine et veut dominer, le misarchisme moderne (pour employer un mot aussi laid que la chose) s’est peu à peu transposé, déguisé en termes intellectuels, en haute intellectualité, à tel point qu’aujourd’hui il pénètre, il peut pénétrer, pied à pied, jusque dans les sciences les plus exactes, en apparence les plus objectives ; bien plus il me semble qu’il domine déjà tout à fait la physiologie et les sciences de la vie, à leur détriment, cela va de soi, puisqu’il a escamoté un concept fondamental, celui même d’activité.

En revanche, sous la pression de cette idiosyncrasie, on met au premier plan l’« adaptation », c’est-à-dire une activité secondaire, une simple réactivité, on en vient à définir la vie même comme une adaptation interne, toujours plus adéquate, à des circonstances extérieures (Herbert Spencer). C’est ainsi que l’on méconnaît la nature de la vie, sa volonté de puissance ; c’est ainsi que l’on perd de vue la préséance fondamentale des forces spontanée agressives, conquérantes, capables de donner lieu à de nouvelles interprétations, de nouvelles directions et de nouvelles formes, et à l’influence desquelles l’« adaptation » est soumise ; c’est ainsi que l’on nie le rôle souverain que jouent dans l’organisme les fonctions suprêmes, celles où la volonté de vie se manifeste de façon active et formatrice [18].

La mise en sommeil des contradictions entre Nietzsche et la science économique ou entre Nietzsche et l’évolutionnisme, pour tenter un grand écart consistant à justifier la destruction créatrice par la concurrence (un principe économique analogue à une théorie évolutionniste) à l’aide de la pensée Nietzschéenne, est-elle un oubli volontaire pour ne pas s’embarrasser d’un héritage gênant ?

En effet, l’opposition de Nietzsche aux auteurs évolutionnistes remarquée ci-dessus, porte en partie sur les conclusions de ces analyses. Le concept darwinien de préservation de la vie aboutirait, selon Nietzsche, à des idées dangereuses car il favoriserait les forces du déclin. Si la sélection naturelle est immunisée contre la prise en compte de la seule dimension d’utilité humaine et agit au niveau du vivant dans son ensemble et constitue à ce titre, un anti hasard, dans la sélection artificielle, en revanche, l’homme arrive à la finalité inverse de celle à laquelle il aspirait et finit par protéger les plus faibles. En ce sens, bien qu’indirectement, on peut dire que la théorie darwinienne de la sélection naturelle prend le contre-pied de celle de la sélection artificielle ; mais c’est bien de préservation qu’il s’agit dans les deux cas, que ce soit celle des faibles ou des forts [19].

Pour Nietzsche, le « type humain » du préservateur est le prêtre, l’ascète, qui n’ont pas suffisamment de « santé » pour vaincre les forces du statu quo. Le clivage entre destruction et création réapparaît alors sous un jour nouveau. La conservation de la vie empêche la destruction nécessaire à l’expansion d’une existence nouvelle. Cette remarque instille le soupçon qu’avec la philosophie nietzschéenne, la destruction créatrice serait établie sur des bases non seulement différentes que celles du darwinisme, mais également plus assurées. La préservation de la vie renvoie, par son principe conservateur, à l’idéal ascétique, à la décadence. Pour obtenir le statu quo, les forces du déclin se regroupent contre le bouillonnement de la création, par opposition au « noble » isolé. Le libéralisme de Spencer selon lequel l’égoïsme, allié à la main invisible du marché concurrentiel, conduisent au progrès de l’espèce, en l’occurrence de l’entreprise, peut subir la même critique, ainsi que les utilisations socialisantes ou nationalistes de Darwin [20].

Le rejet de ces théories est basé sur la même analyse, que nous retrouvons sous la plume de Nietzsche dans le Crépuscule des idoles[21] :

Ce n’est pas en perfection que croissent les espèces. Les faibles l’emportent de plus en plus sur les forts : – c’est qu’ils ont pour eux le nombre, et c’est aussi qu’ils sont plus intelligents … Darwin a oublié l’esprit (c’est bien anglais !), or les faibles ont davantage d’esprit … Il faut avoir besoin d’esprit pour arriver à avoir de l’esprit – on le perd quand on n’en a plus besoin. Qui a de la force se passe fort bien d’esprit (« Ne t’y attache pas … », pense-t-on aujourd’hui en Allemagne, « le Reich nous appartient … »). Par esprit, on le voit, j’entends la prudence, la patience, la ruse, la dissimulation, l’empire sur soi, et tout ce qui est mimicry (à quoi il faut rattacher une grande partie de la prétendue vertu) [22].

Pour Nietzsche, la sélection naturelle basée sur le principe de la préservation de l’espèce, l’instinct de survie, conduit, non à un progrès de l’humanité – de l’entreprise dans la transposition qui nous intéresse – mais à la révolte des esclaves, à la défaite du fort devant le troupeau. En termes modernes, nous pourrions parler d’anti-sélection.

Nietzsche est sans doute moins éloigné de la pensée lamarckienne [23], sous réserve que l’on distingue cette dernière de la vision téléologique qu’elle sous-tend – et que conteste d’ailleurs Darwin – et que l’on accepte la dichotomie souvent établie entre les deux auteurs en matière de modèle : instructif pour l’un (Lamarck) et sélectif pour l’autre (Darwin). En un mot, c’est la résurgence du débat entre le caractère transmissible ou non de l’hérédité qui se pose à l’époque. Or, Lamarck privilégie précisément l’idée de transmission, d’apprentissage, de caractères acquis et non innés [24]. C’est à ce titre que certains auteurs (Call 1998) ont également osé un rapprochement entre Nietzsche et Spencer, ce dernier, à l’instar de Lamarck, ayant développé l’idée de transmission et d’acquis. Transposé sur le volet social, on peut accorder à ces tentatives de conciliation qu’il est logique que Nietzsche préfère Spencer à Darwin dans l’explicitation de l’évolution de la société humaine : les nobles aristocratiques chez Nietzsche sont eux aussi capables de transmettre.

Dans la perspective de Spencer, la théorie du « laisser-faire » oblige d’une certaine manière les personnes qui peuvent transmettre leur expérience et leur apprentissage à leurs enfants à s’adapter. Le « laisser-faire » serait donc une politique essentielle au sens où la peur et la menace de la misère obligent les personnes à se maintenir au-delà. Tel serait le propre d’une société développée. Ici résiderait, selon Call (1998, p. 15), le caractère lamarckien de Spencer, contrairement à Darwin qui refuse le caractère acquis et transmissible de la compétitivité et de l’aptitude à l’industrie [25]. Pour Darwin, on reste comme on naît économiquement ; pour Spencer, la souffrance économique du pauvre, loin d’être un prélude à son extermination [26], devient, au contraire, une motivation pour s’améliorer et devenir performant.

Néanmoins, ce que Nietzsche récuse chez Spencer c’est, d’une part, l’idée que la science serait autre chose qu’une interprétation, à savoir une science objective et universelle apte à trouver la vérité suprême ; d’autre part, les implications politiques de la théorie de Spencer, notamment dans sa conception d’une défense du « laisser-faire ».

Dans la perspective nietzschéenne, la science est, au mieux, une interprétation [27].Or le xix e siècle refuse de la voir en tant que telle, sous prétexte que son objet serait plus en rapport avec le monde réel observable. Ce que Nietzsche récuse n’est évidemment pas la science en elle-même, mais la certitude, propre à son siècle, que la science a accès à des vérités universelles. Comme l’indique le titre même de son ouvrage, Le Gai Savoir, c’est à une pratique scientifique différente à laquelle aspire Nietzsche. La théorie de Darwin n’est donc qu’une interprétation du monde ; refuser de la voir comme telle peut avoir de graves répercussions, notamment en matière politique.

Quant à Spencer, il incarne, selon Nietzsche, le scientifique type du xix e siècle, qui pense que sa science propose une vérité objective. Cette croyance est d’autant plus une interprétation qu’elle conduit, d’après Nietzsche, à des politiques libérales. Or, la théorie nietzschéenne ne peut s’accorder avec les conclusions politiques et les enjeux de cette idéologie, au même titre d’ailleurs que ceux de l’idéologie socialiste.

4 – Contre le nivellement des valeurs : la volonté de puissance

La critique que fait Nietzsche du libéralisme est-elle compatible avec sa conception du processus de destruction – création ? Pour comprendre le fondement de cette critique, il importe de constater qu’au xix e siècle, les idées de Darwin étaient aussi bien récupérées dans les politiques libérales que socialistes. Or, selon Nietzsche, les deux théories ne sont pas si éloignées l’une de l’autre et se réfèrent aux valeurs de la « horde ». La finalité du socialisme pour les individus n’est pas l’ordre social pour l’ordre social mais un ordre social pour les individus eux-mêmes, pour leur permettre d’exprimer leur individualité. Dès lors [28], les références de certains types de socialisme aux droits, libertés et à la dignité de l’individu, ne sont pas si éloignées de l’individualisme libéral. D’un côté, l’idéologie libérale garantit le droit que quiconque montre de la persévérance et aspire à travailler puisse profiter des fruits de son labeur ; de l’autre côté, le socialisme promeut des droits économiques pour tous à travers une refonte des classes.

Dans ces deux perspectives, nous sommes bien loin de la vision aristocratique de Nietzsche et de son idée d’une élite capable de transcender les limites de la modernité, dont le socialisme et le libéralisme sont deux illustrations. En conséquence, ce que Nietzsche récuse dans ces deux idéologies, c’est le nivellement des valeurs. Au fond, libéralisme et socialisme partagent une même vision de l’homme. Il n’y a donc aucune création de valeurs, au sens où Nietzsche entend le terme.

Certains soulignent que Nietzsche lui-même, à l’instar de Darwin, est tenté de se laisser séduire par les sirènes du progrès [29], bien qu’il ne s’accorde point avec son siècle ni sur la forme ni sur le mécanisme que doit revêtir ce progrès. Selon Nietzsche, on tend vers quelque chose et sa notion de cycle le souligne bien. Mais il s’agit d’un mouvement global de forces à la fois positives et négatives qui, pour s’expliquer, implique la volonté de puissance, plus explicite que la théorie évolutionniste à rendre compte du processus de destruction – création.

Car l’opposition fondamentale de Nietzsche à l’évolutionnisme tient à la méthodologie du philosophe : la généalogie. Pour Nietzsche, connaître quelque chose sur l’utilité n’est pas connaître quelque chose sur l’origine. Or, seul ce dernier savoir possède une valeur pour comprendre la société humaine. La concurrence peut servir à sélectionner les firmes efficaces mais ceci ne dit rien sur l’origine de la concurrence : impossible d’en conclure qu’elle s’est installée pour cette sélection. Pour Nietzsche, l’origine de la concurrence se trouve uniquement dans la volonté de puissance :

Tout but, toute utilité ne sont cependant que des symptômes indiquant qu’une volonté de puissance s’est emparée de quelque chose de moins puissant qu’elle et lui a de son propre chef imprimé le sens d’une fonction ; et toute l’histoire d’une « chose », d’un organe, d’un usage peut être ainsi une chaîne continue d’interprétations et d’adaptations toujours nouvelles, dont les causes ne sont même pas nécessairement en rapport les unes avec les autres, mais peuvent se succéder et se remplacer les unes les autres de manière purement accidentelle. […] J’insiste sur ce point de vue capital de la méthode historique, d’autant plus qu’il va fondamentalement à l’encontre de l’instinct dominant et du goût du jour qui préféreraient encore s’accommoder d’une contingence absolue, voire de l’absurdité mécaniste de tout événement plutôt que d’admettre la théorie selon laquelle, dans tout événement, se manifeste une volonté de puissance[30].

Selon Nietzsche, l’erreur principale de Darwin et Lamarck (ou Spencer) consiste à croire que c’est la lutte pour la survie qui régit le monde vivant, alors que c’est la volonté de puissance. Dans certains cas, la lutte pour la vie est une conséquence de la volonté de puissance, jamais une cause première. Par exemple, dans de nombreuses situations, la lutte pour la vie se manifeste par un combat contre les autres. La volonté de puissance introduit plus de complexité, de diversité, de créativité dans la vie. Les créateurs ne cherchent pas à survivre mais à accroître leur volonté de puissance. Il est donc possible d’opposer, de manière certes réductrice, Nietzsche à Darwin, en avançant que le premier a proposé une conception du développement de la vie alors que le second a donné une théorie de la préservation de celle-ci. Pour preuve de la supériorité de son analyse, Nietzsche remarque que la lutte continue même quand les ressources sont abondantes, alors que la simple préservation est garantie.

Le jeu de la volonté de puissance se comprend exclusivement au niveau de l’individu, non à celui des gènes. La puissance ne peut se transmettre, « l’aristocratie » nietzschéenne n’est pas héréditaire. La volonté de puissance voulant développer la vie et non la préserver peut même aboutir à la mort, qui est la condition nécessaire d’un développement :

Je veux dire que le fait de devenir partiellement inutile, de dépérir et dégénérer, de perdre sens et utilité, bref de mourir, cela aussi appartient aux conditions d’un progrès véritable : lequel prend toujours forme de volonté et de voie vers plus de puissance et s’accomplit toujours aux dépens d’un grand nombre de puissances mineures. L’importance d’un « progrès » se mesure même à la quantité des choses qu’il aura fallu lui sacrifier ; l’humanité dans sa quantité sacrifiée au profit d’une seule espèce d’hommes plus forts – voilà qui serait un progrès… [31].

Selon une approche nietzschéenne, les firmes veulent dominer, surpasser. C’est donc la destruction qui leur permet de croître dans leur volonté de puissance. Elles jouent les unes contre les autres et non contre une moyenne, une norme qui permet de survivre sur un marché [32]. On le voit dans le fait que les firmes continuent de s’opposer alors que le marché autorise la survie d’un grand nombre d’entreprises. Dans les marchés en croissance, la concurrence n’est pas moins forte que dans les marchés à maturité, contrairement à ce que prétend une version naïve du cycle de vie du produit. Les fusions-acquisitions, dont la capacité à créer de la valeur est remise en cause dans la majorité des cas, sans pour autant qu’elles passent de mode, peuvent sans doute être mieux expliquées par la volonté de puissance que par un instinct de survie. Les firmes poursuivent même parfois cette guerre au détriment de leur pérennité, en prenant des risques qui mettent en péril leur existence, comme nous avons aisément pu le constater récemment dans le système bancaire.

Dans l’interprétation nietzschéenne que nous avons formulée ici, la volonté de puissance est un mécanisme qui peut expliquer une destruction créatrice animée par la concurrence, à condition de s’éloigner des conceptions traditionnelles de l’évolutionnisme initiées par la théorie de la sélection naturelle et sexuelle chez Darwin et son utilisation chez Spencer comme argument en faveur du libéralisme. La volonté de puissance est d’ailleurs beaucoup plus appropriée que la théorie de l’évolution, non seulement pour expliquer les comportements non adaptatifs tels que la religion, la philosophie et l’art, mais également pour institutionnaliser le concept de « faiblesse ». En effet, la création implique de prendre des risques, notion étrangère aux « faibles » qui cherchent avant à tout à se préserver. Au contraire, tous les hommes d’exception ont voulu la puissance, non la volonté de se protéger. Être puissant ne délivre aucune garantie, ni de longévité, ni de transmissibilité à la postérité.

Le processus de création est fondamental chez Nietzsche  ; mais celui de destruction aussi. Créer au sens romantique du terme ne suffit pas. Goethe associe la création à la souffrance. Nietzsche fait de ce processus de destruction créatrice une force unique, un même élan qui contient sa propre dynamique et, au-delà d’un concept positif pour une analyse binaire, sert de véritable instrument critique. Le nihilisme nietzschéen contient les germes d’une création future. En effet, le nihilisme comprend des forces à la fois négatives et positives. Ce sont les mêmes raisons qui produisent la masse grandissante et l’élite des individus forts. Il est vrai que Nietzsche présente le nihilisme principalement dans sa version négative plutôt que dans sa force historique importante. Pour comprendre cette dernière, une analogie avec la critique marxiste du capitalisme est intéressante [33] : le capitalisme, dans sa version négative, en tant que mode de production, est associé à l’origine de nombreux maux au sein de la société. Néanmoins, au niveau de l’histoire, le capitalisme représente une force positive qui rendra peut-être le monde meilleur.

Parallèlement, dans sa face négative, le nihilisme se définit comme un sentiment de vide, comme l’intuition que les idées, les institutions qui ont le plus de valeurs précisément se « dévaluent ». Et parmi les valeurs qui se dévaluent elle-même, Nietzsche mentionne avant tout le progrès. Dans ce processus complexe de dévaluation des valeurs, tout ce qui était tenu avant comme valable (une croyance en Dieu ou en la Raison) devient à son tour sans signification, ce qui tend bien à montrer qu’il n’y avait rien d’universel dans ces « vérités ». Le scepticisme constitue alors une nouvelle caractéristique du nihilisme qui s’ajoute à la première ; le nihilisme peut donc s’appréhender comme une force positive qui détruit les idoles, sans pour autant supprimer l’inévitable sentiment de vide précédemment décrit.

Dans l’histoire de l’humanité, le processus de déification est important ; l’idée d’humanité elle-même a été déifiée. Selon Nietzsche, la métaphysique constitue le dernier rempart pour échapper au nihilisme. Il s’agit, compte-tenu de la déception procurée par ce monde ci, de s’en inventer un autre qui serait le « vrai » monde, au-delà du monde réel. Mais cette entreprise est vaine et vouée à l’échec. Nietzsche y voit l’ultime caractéristique du nihilisme dont Kant est le plus illustre représentant par sa foi dans les catégories de la raison qui se réfèrent à un monde fictif. Nietzsche estime que la philosophie kantienne a également influencé une vison de la science au xix e siècle dont il critique l’idéal ascétique, analogue à celui du philosophe hostile à la vie et suspicieux des sens. La religion et la science peuvent donc se rejoindre dans cet idéal ascétique qui se camoufle sous le masque de l’« objectivité scientifique », dont Nietzsche récuse le caractère universel, au profit d’une analyse par l’interprétation.

Conclusion

Au terme de cet article, on peut dire que la concurrence est elle-même une interprétation. La volonté de puissance, perçue en tant que concept positif, permet d’appréhender les deux pôles de la destruction et de la création, souvent saisis dans une opposition entre statique et dynamique. Mais la volonté de puissance fonctionne aussi comme un instrument critique, contenant, dans un même mouvement, des forces nécessairement antinomiques. En ce sens, le processus de destruction créatrice fonctionne bien à un double niveau. Ce constat, loin d’être anecdotique, est cohérent avec la pensée même de Nietzsche : au-delà d’un tri, d’un argument romantique ou d’une dialectique, le processus de destruction créatrice fonctionne plutôt comme une boucle formée par deux éléments qui se renforcent mutuellement, sans aucune contradiction.

Le jeu des volontés de puissance permet de fournir des explications cohérentes à des phénomènes économiques réels qui sont hors de portée de la théorie de la sélection naturelle. En effet, celle-ci résulte de la lutte pour la survie et, transposée au monde économique, dans nombre de situations, la pérennité de l’entreprise n’est pas mise en jeu par le contexte de marché. C’est souvent la prise de risque excessive, par souci de domination, qui conduit à une surmortalité des firmes. L’exemple récent des institutions de crédit est révélateur de ce type de comportement.

L’évolutionnisme que récuse Nietzsche est celui qui voit toujours la fonction derrière l’organe et finit par interpréter chaque action comme la nécessité de ses conséquences, véhiculant une vision téléologique (lamarckienne donc plutôt que darwinienne). Toutefois, au-delà de cette critique et indépendamment de savoir à quel auteur il s’attaque, le reproche commun que Nietzsche formule à l’encontre de ces théories concerne sans doute l’idée de réactivité qui est sous-entendue (et plus encore le fait de croire à la « vérité » de ce qui est avancé alors qu’il ne s’agit que d’une interprétation). Dès lors, même si Darwin s’est expliqué sur l’utilisation de la lutte pour l’existence en tant que métaphore et sur le fait que les variables de la sélection intervenaient à titre aléatoire, il n’en demeure pas moins dans toute sa théorie, une « non-volonté » au profit d’une réactivité, notamment par rapport au milieu et aux relations d’interdépendance. Ces forces réactives et passives sont au cœur d’un même processus pour Nietzsche, à savoir la volonté de puissance. La destruction et la création sont solidaires dans la généalogie de la morale.

C’est à ce titre que la volonté de puissance constitue un mode descriptif qui offre au final plus de pertinence pour comprendre le processus de destruction créatrice que la métaphore évolutionniste de la lutte pour l’existence. Loin d’une psychologie naïve (« l’obtuse psychologie d’antan ») qui assimilerait la volonté de puissance à un simple désir de domination, c’est une « psychologie des profondeur » qui est véhiculée par la volonté de puissance comprise en un seul mot : elle ne tend à rien d’extérieur à elle-même si ce n’est à l’auto- accroissement.

La puissance « veut » plus de puissance ; les volontés de puissance sont des « quantas dynamiques » selon l’expression de Nietzsche. Et ce sont bien des volontés de puissance qui régissent les décisions des firmes voulant poursuivre une expansion, alors que leur survie n’est pas menacée.

Notes

  • [2]
    Cf. M. A. G. van Meerhaeghe (2006), p. 40-43.
  • [3]
    Cf. M. A. G. van Meerhaeghe (2006), p. 43-48.
  • [6]
    W. Sombart (1913).
  • [7]
    Cf. H. Reinert et E. S. Reinert (2006, p. 56). Nous renvoyons également à Q. Skinner (1969). Sur la réception de Nietzsche et plus précisément sur la reprise du phénomène du ressentiment par Sombart en 1912-1913, voir K. Lichtblau (1996, chap. 2 p. 158-177). Notons également que la lecture évolutionniste de Nietzsche est courante en 1900. Sur ce point, cf. A. Tille (1895). Pour une approche générale de la réception de Nietzsche au xix e siècle, voir A. Berlan (2010).
  • [8]
    Sur l’usage par Nietzsche des métaphores comme vecteur de connaissance, cf. P. Wotling (1995).
  • [9]
    Sur l’accueil de Darwin par les économistes, voir Marciano (2007).
  • [10]
    H. Reinert et E. S. Reinert (2006, p. 56) : « shall argue that the idea of “creative destruction” enters the late xixth Century Zeitgeist through the works of Friedrich Nietzsche ».
  • [11]
    Cf. Mircea Eliade (2008).
  • [12]
    Sur la sélection naturelle et sur ses mauvaises interprétations, nous renvoyons aux protestations de Darwin (1871), au chap. 4 (p. 87) : « on a dit que je parle de la sélection naturelle comme d’une puissance active ou divine ; mais qui donc critique un auteur lorsqu’il parle de l’attraction ou de la gravitation, comme régissant le mouvement des planètes ? ».
  • [14]
    Lamarck (1809), chap. 4, p. 114 : l’homme « chargé lui-même de réduire sans cesse le nombre de ses semblables », possède la clé de l’ordre entier dans lequel « tout se conserve ». Le passage d’une transformation individuelle à un type spécifique va de soi pour Lamarck, qui combine paradoxalement une vision essentialiste de l’espèce et sa propre innovation transformiste. Ce compromis est refusé par Darwin : l’invocation d’une succession temporelle et d’une explication par les origines n’est pas concevable à l’intérieur d’un concept de Nature qui échapperait à tout bouleversement.
  • [15]
    « Divagations d’un “Inactuel” », § 14, p. 116.
  • [16]
    En italiques dans le texte. Le rapprochement entre Darwin et Malthus ne va pas pour autant de soi et ne doit pas être surestimé. L’Essai sur le principe de population (1826) fournit trois lois : (1) la population est bornée par les moyens de subsistance, (2) elle s’accroît avec les subsistances, (3) des obstacles destructifs ou préventifs peuvent la limiter. Mais Darwin (qui lit l’Essai de Malthus en 1838), ne peut fixer la notion même d’obstacle ni aucun autre facteur décisif dans la lutte pour l’existence qui donne lieu à une forme de connaissance inédite : la sélection naturelle. En outre, dans le Voyage d’un naturaliste, (p. 93), Darwin a écrit : « il n’existe pour les mammifères aucun rapport immédiat entre la grosseur des espèces et la quantité de végétation dans les pays qu’ils habitent ». Et (p. 75) : « quand nous nous dirigeons vers le sud et que nous voyons une espèce diminuer en nombre, nous pouvons être certains que cette diminution tient autant à ce qu’une autre espèce a été favorisée qu’à ce que la première a éprouvé un préjudice ». Il est difficile de faire moins malthusien.
  • [17]
    « Deuxième dissertation », § 12, p. 269-271.
  • [18]
    En italiques dans le texte.
  • [19]
    Cette thèse de la préservation apparaît dans l’ensemble des interprétations économiques évolutionnistes modernes. C’est pourquoi, dans l’optique d’une interprétation nietzschéenne de la destruction créatrice qui serait plus adaptée qu’une interprétation évolutionniste, nous n’avons pas besoin, pour illustrer cette dernière, de nous fixer sur une théorie ou un courant particulier parmi les clivages théoriques et les divergences de l’optique moderne (cf. Leroux 1997 ; Marciano 2009) : le simple retour à la virulente critique des auteurs de référence par Nietzsche suffit amplement ici pour notre propos.
  • [20]
    Cf. J. S. Moore, 2001.
  • [21]
    « Divagations d’un ‘‘Inactuel’’ », § 14, p. 116-117.
  • [22]
    En italiques dans le texte.
  • [23]
    Si Nietzsche évoque très peu Lamarck (3 fois dans son œuvre contre 26 pour Darwin), il vante pourtant la supériorité du premier sur le second.
  • [24]
    Cf. Bowler 1983. Sur la transmission chez Darwin, voir Marciano 2007.
  • [25]
    « In Lamarckian terms, Spencer’s liberalism required him to hold that the characteristics associated with success in the free market – industriousness, competitiveness, and so on – could be acquired and then transmitted to future generations ».
  • [26]
    D’après Bowler (1988, p. 39), dans la perspective de Spencer, « the unfit individual is not congenitally unfitted to his environment ; he is merely temporarily out of phase with it ».
  • [27]
    Cf. A. Nehamas (1985, p. 65) : « The methods of science have been assumed to be better than any others, and its objects have been considered to be more real or ultimate than anything else. At the heart of Nietzsche’s critique is not an attack on science per se, but rather an attack on what Nietzsche saw as the complacent, overconfident attitude which underlay much nineteenth-century science ».
    En ce sens, Nietzsche influencera les travaux de Thomas Kuhn. Selon Lewis Call (1998, p. 2), « In his classical book, The structure of scientific revolutions, Kuhn argues that although scientists often try to claim that their work is universally valid, science can be better understood as a system of competing perspectives or worldviews which Kuhn calls “paradigms”. The parallels between Nietzsche’s argument and that of Kuhn are striking, and Kuhn’s work has of course been enormously influential among contemporary historians and philosophers of science. »
  • [28]
    Cf. Call (1998).
  • [29]
    Call (1998, p. 19) : « Ironically, of course, Nietzsche was himself hardly able to resist the temptation to invoke his own brand of Lamarckian theory in defence of his own concept of human progress. This only underscores the pervasive influence that evolutionary thought had on the nineteenth-century mind. But when we consider Nietzsche’s reservations about certain varieties of evolutionary theory in the light of his aggressive denunciation of nationalism, it becomes equally clear that Nietzsche was seriously concerned about the excesses of German mass politics. These excesses, too often cloaked in an aura of ‘respectable’ biological science, would lead to political disaster in twentieth-century Germany ».
  • [30]
    La généalogie de la morale, § 21, p. 269-270. En italiques dans le texte. F. Porcher (2010) utilise cet argument de Nietzsche pour mener une critique de l’utilitarisme.
  • [31]
    La généalogie de la morale, § 22, p. 270. En italiques dans le texte.
  • [32]
    Les critères de normalité sont issus d’une vision statistique du monde qui est opposée à la conception nietzschéenne basée sur l’individu (Cf. J. S. Moore 2001).
  • [33]
    Cf. Call (1998), p. 4.

Mis en ligne sur Cairn.info le 28/03/2014 - https://doi.org/10.3917/rpec.142.0043

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Science, liberté et justice - La septième conférence du cycle de séminaires 2021-2022 aura lieu ce mardi, 𝐥𝐞 𝟏𝟓 mars, 𝐝𝐞 𝟏𝟒𝐡 𝐚̀ 𝟏𝟔𝐡. Le professeur Yves Couture (Département de science politique), nous présentera « Nietzsche, la critique et la science »

Notice biographique :

Yves Couture est professeur de pensée politique au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. Ses travaux récents portent sur les rapports complexes entre le pluralisme et la démocratie. Il s’est notamment intéressé, dans ce cadre, à la pensée de Nietzsche comme source problématique des pensées contemporaines de la différence. (Foucault, Deleuze, Derrida).

Grandes lignes de la présentation :

La COVID 19 nous a rappelé qu’une partie de la pensée contemporaine s’inspirait à la fois de Nietzsche et de Heidegger pour élaborer une critique parfois radicale des rapports entre la science et le pouvoir. Après avoir brièvement rappelé le rôle de Heidegger dans l’élaboration d’une telle perspective, nous chercherons à faire ressortir qu’en réalité le rapport de Nietzsche à la science est plus complexe. Cela nous amènera notamment à considérer les relations, dans sa pensée, entre la philosophie et les deux sciences auxquelles il s’est principalement intéressé, soit la philologie et la biologie. Nous considérerons ensuite les diverses formes de politisation de la science qui peuvent découler de quelques-uns des principaux axes de sa réflexion.

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Mots-clés Séminaires et conférences

Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique - Ouvrages collectifs

Marc Angenot est membre de la Chaire UNESCO d’études des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique

Histoire et historiens des idées : Figures, méthodes, problèmes

Éditions du Collège de France, septembre 2020, 272 pages, Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique

Lancement de l’ouvrage l’Héritage de Hegel

Mardi 29 Novembre, 2022 à 17:30 à l’UQAM, Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CEIM), Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique

Enregistrement séance no 2 du cycle 22-23, 16 novembre

L’ethnophilosophie de Paulin Hountounjou et sa critique

24 novembre 2022, Josiane Boulad-Ayoub, Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique

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Source : https://ceim.uqam.ca/db/spip.php?page=article-ggee&id_article=13578

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Pour Nietzsche, le déclin de la croyance en Dieu est le symptôme du déclin de la croyance au suprasensible, laquelle a modelé plus de deux mille ans d’histoire occidentale. Puisque nous avions jusqu’alors justifié la façon dont nous menions nos vies sur le fondement de cette croyance, la mort de Dieu sera désignée par Nietzsche comme étant l’événement inaugural d’une crise culturelle sans précédent. Toute sa philosophie vise ainsi à préparer une nouvelle institution de valeurs qui puisse surmonter cette crise.

Puisque la prise de conscience de l’importance des changements climatiques annoncés rend difficile de justifier nos modes de vie, la crise environnementale peut et doit être comprise comme une crise culturelle de l’ordre de celle identifiée par Nietzsche. Cependant, tandis que le philosophe prévenait son époque de l’effondrement d’un monde, le monde platonico-chrétien, la crise environnementale, quant à elle, renvoie plutôt à la fin du monde, de tous les mondes possibles.

Parce qu’elle remet en question notre façon d’habiter la planète, la menace d’une crise environnementale initie, plus profondément, une crise écologique. Le premier chapitre du présent mémoire cherche à démasquer la croyance au suprasensible derrière l’institution responsable de la destruction massive de notre environnement, le ‘techno-capitalisme’. Le second chapitre, quant à lui, identifie la distinction sujet-objet comme ce qui structure ultimement notre relation à la nature. Le dernier chapitre montre enfin comment la pensée du surhomme ouvre notre relation avec la nature entre deux possibilités opposées, parce qu’elle pourrait à la fois rendre le problème plus aigu et mener à un renouvèlement de notre relation avec la nature. En guise d’ouverture conclusive, nous pointons vers ce qui commence à être pensé chez Heidegger avec le Dasein comme étant une radicalisation de la pensée nietzschéenne du surhomme qui puisse dépasser la crise écologique dans la mesure où elle prépare une relation libre à la technique.

URI http://hdl.handle.net/20.500.11794/71013 - Type de document mémoire de maîtrise – Collections Thèses et mémoires Logiciel DSpace copyright © 2002-2023 LYRASIS

Vous avez des questions ? corpus@ulaval.ca 418 656-2131 poste 406131 -

À propos… - Source : https://corpus.ulaval.ca/entities/publication/fd80c61a-3ae4-482a-ac44-a78a53655f57

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Illustration Tiffet Le Devoir de philo/Histoire

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le message du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, à l’ouverture de la COP27 a le mérite d’être clair : l’humanité doit choisir entre « le suicide collectif et la solidarité climatique ». Tel que nous le rappelait Alexandre Shields dans le balado Décrocher la une, intitulé « Les élus devraient-ils être formés à propos de la crise climatique ? », le Québécois moyen émet 9,1 tonnes de gaz à effet de serre par an et, pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, il faudrait réduire nos émissions à 2 tonnes par personne par an.

Bien que les plus ardents défenseurs de l’approche techniciste croient encore que nous y parviendrons sans modifier de façon draconienne nos façons de vivre, il s’avère de plus en plus évident que la sobriété doit nécessairement faire partie de la solution. Mais comment l’être humain occidental, fondamentalement égocentrique, arrivera-t-il à sacrifier le confort sans précédent dans lequel il se complaît depuis plusieurs décennies pour agir en faveur du bien commun et de la survie des générations futures ? Comment transcender cet état d’inertie catalysé par « le confort et l’indifférence » ? Comment développer, tant chez nos élus que chez tout un chacun, cette impérative solidarité climatique ? Comment faire pour que notre quête de sens soit guidée par le souci de prendre soin du monde ?

Ce texte fait partie de notre section Perpectives.

Dans son ouvrage Humain, trop humain, paru en 1878, Nietzsche nous rappelle que l’être humain agit toujours par intérêt personnel. « Jamais homme n’a rien fait qui eut été fait uniquement pour d’autres et sans aucun mobile personnel ; comment pourrait-il même faire quelque chose qui n’eût aucun rapport avec lui, c’est-à-dire sans nécessité intérieure (laquelle devrait tout de même se fonder sur un besoin personnel) ? Comment l’ego serait-il capable d’agir sans ego ? »

Il insiste sur le fait que vivre dans la conscience perpétuelle d’une pensée désintéressée, être capable d’actions sans égoïsme, n’est possible pour aucun vivant. Et ce, entre autres, parce que nous sommes biologiquement soumis à notre système hédonique, système fonctionnel que nous partageons avec tous les mammifères, que l’on appelle également « circuit de la récompense ». Ce circuit, solidement installé dans une partie ancestrale de notre cerveau, fruit de millions d’années d’évolution, répond à cinq mécanismes — manger, avoir des rapports sexuels, être attentif à la moindre information, s’élever dans la hiérarchie sociale et être efficace (agir en dépensant le moins d’énergie possible), qui ont favorisé la survie de l’homme préhistorique, comme le souligne Sébastien Bohler dans son ouvrage Le bug humain (Robert Laffont, 2019).

Au fil des millénaires, la sélection naturelle a favorisé les individus qui présentaient ces comportements, essentiels à la survie de l’espèce en milieu hostile. Nous, descendants de milliers de générations humaines, avons donc hérité du circuit de la récompense le plus efficace de toute l’histoire de l’humanité. Ainsi, bien que nous soyons de plus en plus conscients de l’ampleur du défi climatique et de l’urgence d’adopter un mode de vie frugal, notre striatum, vieux de plusieurs millions d’années, nous maintient, à coups de dopamine, au mieux dans le statu quo, au pire dans une surconsommation exponentielle et destructrice. On vit pour soi. On vit pour aujourd’hui. On vit désormais à toute allure. On vit de manière irresponsable. Par conséquent, sommes-nous acculés à la fin de l’Histoire ?

Revenons à Humain, trop humain. Notons encore que le titre renvoie non seulement à l’universalisme du genre humain, mais également à la désacralisation du monde. Une décennie après la parution de cet ouvrage, Nietzsche annoncera la mort de Dieu et, avec elle, une longue suite de déclins et de destructions. La modernité et la postmodernité nous ont effectivement coupés d’un sens collectif. Le rationalisme scientifique a réprouvé les visions du monde fondées sur la transcendance, rejetant du même coup toute notion de sacré et tout rituel collectif, pourtant nécessaires au besoin d’appartenance et à la création de sens.

Dans ce livre, Nietzsche apporte une réponse à la question qui nous préoccupe : l’individualisme triomphant est-il la seule conclusion possible de l’Histoire ? En effet, l’aphorisme 94 décline Les trois phases historiques de la moralité, desquelles émerge une lueur d’espoir. Avant d’aller plus loin, attardons-nous un instant encore au titre de l’aphorisme. Le mot « moralité », un peu poussiéreux, un brin suranné, aurait peut-être été remplacé par « éthique » si Nietzsche avait vécu à notre époque. Par ailleurs, l’épithète « historique » suppose un caractère évolutif dans le temps. Or, on verra qu’on trouve non seulement toujours des humains dans chacune des trois phases décrites ci-après, mais que chaque humain peut, à des moments différents et dans des circonstances différentes, se retrouver dans l’une ou l’autre de ces trois phases. Elles seraient donc, à mon sens, permanentes, coexistant en chacun, depuis que l’humain est humain.

Selon Nietzsche, la première phase est celle qui distingue l’humain de l’animal. Pour le philologue, l’humain, conscient qu’il s’inscrit dans une trame temporelle, contrairement à l’animal, cherchera un bonheur durable plutôt que momentané. Il « se tourne donc vers l’utilité, l’opportunité : c’est là que commence à s’affirmer le libre arbitre de la raison ». Opportuniste, l’être humain place ses intérêts propres au-dessus des principes.

« Un degré plus élevé encore est atteint lorsqu’il agit suivant le principe de l’honneur ; grâce à lui, il se discipline, se soumet à des sentiments communs. […] Il conçoit l’utile comme dépendant de l’opinion qu’il a des autres et les autres de lui. » Ainsi, ici, l’humain ne se soucie guère de l’autre, mais de la considération, du regard que l’autre porte sur lui. Cette deuxième phase énoncée par Nietzsche peut expliquer pourquoi la majorité des citoyens se soumettent aux lois, même si ces dernières peuvent entrer en contradiction avec leurs intérêts personnels. L’humain tient à son honneur et craint de voir sa réputation ternie, parce qu’il sait que l’image qu’il projette contribue socialement à l’avantager ou à lui nuire. Si l’on arrivait à embrasser collectivement un sens écologique, à élever la nature au rang de sacré, pied de nez au nihilisme paralysant laissé par la mort de Dieu, nous serions poussés par l’honneur, cette deuxième phase de la moralité, à adopter des comportements écologiques puisque les comportements destructeurs de l’environnement seraient socialement considérés comme étant « mal ». Mais cela demeure une entreprise de longue haleine, et le temps joue contre nous.

Finalement, Nietzsche place nos espoirs en l’humanité dans cette troisième phase. « La connaissance le rend apte à faire passer la plus grande utilité, c’est-à-dire l’intérêt général et durable, avant la sienne propre, l’estime et le respect de valeur générale et durable avant ceux du moment : il vit et agit en collectif. » Le pouvoir du savoir pourrait donc être en mesure de supplanter l’ego, fondement ontologique de tout être vivant. Le savoir vrai, la compréhension, la réflexion, l’analyse seraient en mesure de subordonner l’individualisme à la solidarité. La connaissance serait susceptible de faire basculer le cours de l’Histoire et de faire en sorte que nous agissions en collectif.

À la lumière de l’éclairage nietzschéen sur « la moralité » ou l’éthique humaine, on ne peut que saluer l’idée d’offrir une formation aux élus sur les changements climatiques. En effet, la seule compréhension des phénomènes rétroactifs en boucle déjà bien enclenchés qui amplifieront de manière exponentielle et difficilement prévisible les impacts désastreux qui nous attendent pourrait convaincre nos décideurs de l’urgence d’agir.

Maintenir le statu quo de la philosophie des petits pas, de la foi aveugle en une hypothétique avancée techniciste salvatrice nous mène droit vers le « suicide collectif ». Une telle formation pourrait pousser nos décideurs à dépasser les seules visées électoralistes (mélange des deux premières phases impliquant opportunité, utilité personnelle et honneur), et avoir l’audace de légiférer sur des mesures à la fois incitatives, coercitives et structurelles favorisant l’adoption de changements radicaux dans nos modes de vie vers une nécessaire sobriété.

Vivre et agir en collectif, c’est affirmer une volonté de responsabilité à l’égard des autres, de l’Histoire et de l’environnement, et manifester une solidarité envers la chaîne des générations. Si celui qui connaît se doit d’assumer cette responsabilité. Nos élus, contrairement au citoyen lambda, détiennent les leviers du collectif. Puisque le temps est compté, toutes leurs décisions devraient impérativement passer par le tamis du climat. Que la connaissance fasse qu’ils choisissent la solidarité climatique !

Malgré toutes les incertitudes de notre époque, on peut affirmer que le monde préexistait à notre naissance et subsistera à notre mort. Si l’existence humaine est linéaire, le monde, lui, s’inscrit dans une temporalité d’un autre ordre. Notre légitime quête de sens pourrait-elle nous conduire à veiller à la permanence du monde qui, par la durée, transcende tous les ego ?

Des suggestions  ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Source :

https://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/771450/le-devoir-de-philo-penser-collectivement-pour-la-permanence-du-monde

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  • Entretien avec Barbara Stiegler : “Nietzsche est l’un des premiers à diagnostiquer la crise écologique et sanitaire” – Par Barbara Stiegler, propos recueillis par Victorine de Oliveira publié le 25 octobre 2021
    La crise sanitaire nous a pris de cours. Et pourtant. Si nous avions lu plus attentivement Nietzsche, nous aurions sans doute trouvé quelques clés pour mieux réagir, voire nous en prémunir. Barbara Stiegler nous explique comment le philosophe allemand ouvre la voie d’une pensée qui fasse de la place au flux et à un meilleur gouvernement du vivant.

On connaissait Nietzsche comme penseur du devenir (on pense à sa célèbre formule, reprise à Pindare, “Deviens ce que tu es”). Vous en faites un penseur du flux absolu : quelle est la différence ?

Barbara Stiegler : Le terme de « flux » (Fluß), qui signifie aussi « fleuve » en allemand, renvoie au corpus héraclitéen et au premier Nietzsche philologue, celui qui était plongé dans les textes grecs anciens. S’il n’y a pas de différence de signification majeure entre le flux et le devenir, on peut dire le flux renvoie à quelque chose d’absolu, dans lequel il n’y a ni arrêt ni repos, alors que le devenir est conciliable avec des rythmes lents. Il y a plusieurs entrées possibles pour expliquer l’importance de la notion de flux chez Nietzsche. Il interprète la métaphysique héritée des Grecs, en particulier de Platon, comme une dévalorisation systématique du flux au profit de la permanence. Il explique que les sociétés dans lesquelles nous avons vécu et dans lesquelles nous vivons encore, sont entièrement construites sur un ensemble de fausses permanences, de valeurs pérennes, censées être stables, fixes, mais qui sont en réalité des fictions sociales.

Mais il sait aussi que ce travail de révélation du flux absolu est intimement lié aux mutations qui affectent la société dans laquelle il vit, et qui voit naître des technologies de communication comme le télégraphe, annonciatrices d’une accélération de nos rythmes de vie. Cette évolution le conduit à mettre en évidence le caractère fictif des permanences en même temps que le flux continuel qui traverse toute réalité. Nietzsche envisage ensemble deux révolutions, industrielle et darwinienne. Si tout change, si tout évolue, cela signifie que même ce qui était considéré comme un point fixe de la métaphysique, à savoir le sujet et ses catégories, est une fiction.

“Pour Nietzsche, les sociétés sont entièrement construites sur un ensemble de fausses permanences, de valeurs pérennes, censées être stables, fixes, mais qui sont en réalité des fictions sociales” Barbara Stiegler

Quels sont les concepts métaphysiques que vous qualifiez d’“écrans” et qui ont fait obstacle à la compréhension...

Philosophie magazine : les grands philosophes, la préparation au bac philo, la pensée contemporaine

Source : https://www.philomag.com/articles/barbara-stiegler-nietzsche-est-lun-des-premiers-diagnostiquer-la-crise-ecologique-et

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  • Trésors cachés - Nietzsche, penseur du flux et de l’écologie – Par Victorine de Oliveira publié le 25 octobre 2021 – Document ‘philomag.com’
    Si vous pensiez tout savoir de Nietzsche, détrompez-vous ! En prospectant du côté de textes peu connus et des fragments posthumes, Barbara Stiegler dresse le portrait d’un Nietzsche passionné de médecine et de biologie, et précurseur d’une pensée des crises écologiques et sanitaires qui sont désormais notre actualité. Nietzsche et la vie. Une nouvelle histoire de la philosophie (Gallimard, Folio essais, 2021) explore la façon dont la majeure partie de la tradition philosophique a fait écran aux conditions nécessaires à la vie et aux vivants. La philosophie du « flux absolu » qui s’inaugure avec Nietzsche tente, au contraire, d’affronter les questions nouvelles liées au gouvernement des vivants, tout en réévaluant l’ensemble des savoirs en science de la vie et de la santé. De quoi nous armer contre les crises à venir.

Nietzsche et la vie. Une nouvelle histoire de la philosophie, de Barbara Stiegler, vient de paraître aux Éditions Gallimard, coll. Folio essais. 448 p., 8,60€, disponible ici.

Visionnaire, Nietzsche ? Mieux : le voilà devenu prophète !

Philosophie magazine : les grands philosophes, la préparation au bac philo, la pensée contemporaine

Source : https://www.philomag.com/articles/nietzsche-penseur-du-flux-et-de-lecologie

La crise sanitaire nous a pris de cours. Et pourtant. Si nous avions lu plus attentivement Nietzsche, nous aurions sans doute trouvé quelques clés pour mieux réagir, voire nous en prémunir. Barbara Stiegler nous explique comment le philosophe allemand ouvre la voie d’une pensée qui fasse de la place au flux et à un meilleur gouvernement du vivant.

On connaissait Nietzsche comme penseur du devenir (on pense à sa célèbre formule, reprise à Pindare, “Deviens ce que tu es”). Vous en faites un penseur du flux absolu : quelle est la différence ?

Barbara Stiegler : Le terme de « flux » (Fluß), qui signifie aussi « fleuve » en allemand, renvoie au corpus héraclitéen et au premier Nietzsche philologue, celui qui était plongé dans les textes grecs anciens. S’il n’y a pas de différence de signification majeure entre le flux et le devenir, on peut dire le flux renvoie à quelque chose d’absolu, dans lequel il n’y a ni arrêt ni repos, alors que le devenir est conciliable avec des rythmes lents. Il y a plusieurs entrées possibles pour expliquer l’importance de la notion de flux chez Nietzsche. Il interprète la métaphysique héritée des Grecs, en particulier de Platon, comme une dévalorisation systématique du flux au profit de la permanence. Il explique que les sociétés dans lesquelles nous avons vécu et dans lesquelles nous vivons encore, sont entièrement construites sur un ensemble de fausses permanences, de valeurs pérennes, censées être stables, fixes, mais qui sont en réalité des fictions sociales. Mais il sait aussi que ce travail de révélation du flux absolu est intimement lié aux mutations qui affectent la société dans laquelle il vit, et qui voit naître des technologies de communication comme le télégraphe, annonciatrices d’une accélération de nos rythmes de vie. Cette évolution le conduit à mettre en évidence le caractère fictif des permanences en même temps que le flux continuel qui traverse toute réalité. Nietzsche envisage ensemble deux révolutions, industrielle et darwinienne. Si tout change, si tout évolue, cela signifie que même ce qui était considéré comme un point fixe de la métaphysique, à savoir le sujet et ses catégories, est une fiction.

“Pour Nietzsche, les sociétés sont entièrement construites sur un ensemble de fausses permanences, de valeurs pérennes, censées être stables, fixes, mais qui sont en réalité des fictions sociales” Barbara Stiegler

Quels sont les concepts métaphysiques que vous qualifiez d’“écrans” et qui ont fait obstacle à la compréhension...

Le vivant Nicolas Tenaillon 01 août 2012 - Le vivant n’est pas la matière, qui peut être inanimée ou mécanisée (le vivant se distingue alors de l’inerte ou de l’artificiel), ni l’existence qui suppose la conscience : le vivant n’est pas le vécu. Le vivant, c’est l’ensemble des membres de toutes les espèces...

Article Barbara Stiegler : “Dewey renouvelle notre vision de la politique et de la démocratie” - Victorine de Oliveira 18 février 2020 - Peu connu de notre côté de l’Atlantique, l’Américain John Dewey est pourtant l’un des penseurs les plus influents de notre époque, explique la philosophe Barbara...

Article Démocratie sanitaire : l’échec ? - Charles Perragin 19 février 2021 - La démocratie sanitaire, qui consiste à informer, à faire choisir librement et à faire participer les citoyens aux politiques de santé, existe. En principe. Car durant la...

Entretien Bernard Stiegler. « La prison a été ma grande maîtresse » Philippe Nassif 27 septembre 2012 - Ce penseur n’a pas son pareil pour diagnostiquer la crise du désir que traverse le capitalisme ou les enjeux de la révolution numérique. Voici donc un document...

Article Timothy Morton : “Vous n’avez pas besoin de devenir écologique, vous l’êtes déjà” Octave Larmagnac-Matheron 21 octobre 2021

Comment « être écologique » aujourd’hui ? La réponse proposée par le philosophe Timothy Morton dans Être écologique (Zulma, 2021) est aussi simple que...

Victorine de Oliveira 25 octobre 2021

La crise sanitaire nous a pris de cours. Et pourtant. Si nous avions lu plus attentivement Nietzsche, nous aurions sans doute trouvé quelques clés pour mieux...

Source : https://www.philomag.com/articles/nietzsche-penseur-du-flux-et-de-lecologie

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JH2023-04-29T14:35:00J

Source : https://www.youtube.com/watch?v=q6JMZOL93Uc

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  • Le Sens de la terre. Penser l’écologie avec Nietzsche – Une recension de Jean-Marie Durand, publié le 19 avril 2023 – Document ‘philomag.com’
    Tenter un rapprochement entre l’œuvre de Nietzsche et la philosophie environnementale : l’exercice aussi aventureux qu’exigeant auquel se livre Benoît Berthelier dans son premier essai assume un risque interprétatif. Le jeune philosophe de 25 ans rappelle lui-même qu’aucune philosophie de l’écologie « prête à l’emploi » ne se cache dans les écrits de Nietzsche, qui ignorait tout de la question. Penseur de la volonté de puissance, de la puissance qui veut croître, de l’excès, de l’ivresse dionysiaque, de la dépense somptuaire et de la profusion vitale, Nietzsche s’accommode apparemment mal des impératifs écologistes de modération et de décroissance, défendus, par exemple, par l’éthique de responsabilité de Hans Jonas. Mais une autre lecture de Nietzsche est possible : celle qui nourrit une puissance véritablement terrestre, compatible avec la crainte d’une disparition de l’humanité future. Dans les débats actuels sur le péril écologique invitant à redevenir « terrestres » pour parler comme Bruno Latour, Nietzsche donne des clés grâce à ses intuitions sur la « puissance », le « nihilisme » ou le « surhumain », concepts encore féconds pour penser notre présent. Le pari audacieux consiste donc à relire l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra pour y découvrir «  une condition générale et minimale à laquelle doit souscrire toute pensée environnementale qui prétend aboutir à une pratique vivable de l’écologie ». Pointant le risque d’un « nihilisme environnemental », cette passion triste marquée par les seuls horizons de la limitation et de la contention, Berthelier trouve chez Nietzsche une ressource philosophique pour habiter la Terre, « qui ne culpabilise pas la puissance » et « ne mortifie pas la volonté ». Sans être absolument certain que cette réflexion, qui articule « d’une manière non nihiliste le souci de l’avenir humain et le sens de la Terre », mobilise les foules écologistes, on peut saluer cette invitation iconoclaste à incorporer les précieux savoirs écologiques comme une manière de stimuler la puissance et non de la tarir.

Source : https://www.philomag.com/livres/le-sens-de-la-terre-penser-lecologie-avec-nietzsche

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    Ouvrage de Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot – « Le souci de la nature : Apprendre, inventer, gouverner » – Document ‘cnrseditions.fr’

    {{}}1èrede couverture

Auteur(s)DétailsRevue de presse

Cynthia Fleury

Cynthia Fleury est professeure titulaire de la chaire ‘Humanités et Santé’ au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), et autrice de nombreux ouvrages, dont Ce qui ne peut être volé (2022) et Ci-gît l’amer (2020).

Anne-Caroline Prévot

Anne-Caroline Prévot, écologue au CNRS dont les recherches se situent entre biologie et psychologie de la conservation, est l’autrice de La Nature à l’œil nu (2021). Ensemble, elles ont dirigé l’ouvrage L’Exigence de la Réconciliation : biodiversité et société (2012).

Écologie, environnement, sciences de la Terre Philosophie et histoire des idées

La nature nous relie les uns aux autres et à l’ensemble du vivant. Mais quelles expériences avons-nous aujourd’hui de la nature ?

Celles-ci, ou leur absence, façonnent-elles nos façons de vivre et de penser, d’agir et de gouverner ? Existe-t-il une valeur ajoutée de l’expérience de nature pour l’éthique et la politique ? Il est urgent de préserver un « souci de la nature » qui soit au cœur des institutions, des politiques publiques, de nos dynamiques de transmission et d’apprentissage.

Cet ouvrage, s’affranchissant des frontières disciplinaires, interroge, de l’enfance à l’âge vieillissant, de l’individu aux différents collectifs qui organisent nos vies, la spécificité des expériences de nature, et de leur éventuelle extinction, l’hypothèse de l’amnésie environnementale, ou à l’inverse les nouveaux modes de partage et de reconnexion avec la nature, et leur continuum avec notre humanisme.

Une invitation à inventer un mode de partage. Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot ont dirigé l’ouvrage L’Exigence de la Réconciliation : biodiversité et société (2012).

Du même auteur :

Dialoguer avec l’OrientCynthia Fleury Dialoguer avec l’Orient

Dialoguer avec l’OrientCynthia Fleury Dialoguer avec l’Orient

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Source : https://www.cnrseditions.fr/catalogue/philosophie-et-histoire-des-idees/le-souci-de-la-nature/

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  • Cynthia Fleury « Notre lien à la nature est constitutif du contrat social » - Par Stéphanie Tisserond et Jean-Paul Arif, paru en novembre 2016 – Document repris de ‘lelephant-larevue.fr’
    Philosophe et psychanalyste, Cynthia Fleury est professeure à l’American University of Paris et chercheuse associée au Muséum d’histoire naturelle. Elle est aussi membre du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE) et de la cellule médico-psychologique du SAMU, et a lancé en 2016, avec l’AP-HP, l’ENS et Paris V, une « chaire de philosophie à l’hôpital », à l’Hôtel-Dieu de Paris. Elle a publié, en co-direction avec Anne-Caroline. Prévot, en 2017, Le souci de la nature aux éditions CNRS, qui interroge l’hypothèse de l’extinction de l’expérience de la nature et la place de la nature dans l’éducation.

    Portrait de Cynthia Fleury pour le hors-série nature de l’éléphant Photo : Serge Verglas

    Quelle conscience avons-nous aujourd’hui de l’état de notre planète ?

    Parlons plutôt de « consciences », au pluriel. Certes, il y a « une » conscience collective de l’état de notre planète, qui est à la fois historique et minimale. Elle reflète le consensus de la COP21. L’accord de Paris a une portée symbolique considérable. C’est un seuil, même si la valeur contraignante des contenus de cet accord est faible. Néanmoins, il acte que la paix, la géopolitique, passent par cette question du climat. C’est notre unique agenda international, voire universel, au sens où, pour la première fois, la notion même d’universalité ne fait plus controverse. En fait, le lien à la nature a relégitimé la question de l’universel (cf. la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, 1948), en rappelant que l’humanité même des hommes passe par la réconciliation avec la nature. S’il devait y avoir une civilisation universelle, c’est celle qui nous lie, le plus équitablement possible, aux ressources naturelles.

    Au-delà, il n’y a pas une conscience, mais des consciences : celle des écologistes militants, celle – plus récente – des acteurs économiques, celle des lanceurs d’alerte, celle des sciences humaines et sociales, celle de la jeune génération, plus intuitive, etc. Ces consciences varient aussi selon leurs territoires, notamment nationaux : en Chine, j’ai rencontré quantité de dissidents environnementaux, qui usent de la question environnementale pour faire évoluer celle plus générale des droits des citoyens. Ce sont eux qui dénoncent les corruptions locales liées à ce sujet, qui luttent contre le poids des fardeaux écologiques disproportionnés, ou encore contre les inégalités d’accès aux ressources. En Amérique du Sud (Équateur, Bolivie), l’emporte plutôt la défense de la Terre-mère, avec l’idée d’une constitutionnalisation des droits de la nature.

    À ce sujet, vous vous réjouissez de l’émergence de ce que vous appelez « les combinaisons de souveraineté démocratique ». En quoi cela consiste-t-il ?

    La question de la nature nous permet de réinventer la question de l’État de droit et de l’expression de sa souveraineté. Prenez « la Déclaration de New York sur les forêts », qui a été adoptée en 2014 par plus de 130 gouvernements, entreprises, représentants de la société civile et peuples autochtones. Prenez aussi l’accord signé entre grandes villes du monde à Paris, l’an dernier. Nous sommes en train d’assister à l’émergence d’une espèce de cortège dionysiaque, composé de structures complètement hybrides, mais qui prennent le commandement et l’initiative sur ce sujet fondamental qu’est l’avenir de notre planète. Et ces accords de « réseaux » vont venir bousculer les États, rendre insuffisantes leurs démarches de politiques régulatrices.

    Ces dynamiques demandent encore à être « armaturées ». Je pense que c’est le rôle des intellectuels de les légitimer comme nouveaux outils de régulation démocratique du XXIe siècle, au-delà de l’interaction inter-étatique, susceptibles précisément de la bousculer et de la consolider.

« C’est une fausse intuition de vouloir opposer nature et société. »

Sommes-nous schizophrènes à propos de notre futur collectif ?

Le mode normal d’un être humain est le refoulement. Face à une épreuve, on incorpore la difficulté : on ne la nie pas, on ne l’oublie pas, mais on la met de côté, de biais, pour faire avec. C’est le mode de la névrose : on tisse une histoire avec la souffrance. Le problème, c’est que la névrose s’efface aujourd’hui devant la psychose, le refoulement devant le déni. Parce qu’il y a une telle obligation de performance, le sujet est obligé de ne plus penser pour agir, de se mettre en mode automatique. Plusieurs attitudes relèvent de cette psychose ordinaire : les « à-quoi-bonnistes », découragés, qui estiment que leur seule action est insuffisante, qu’ils sont impuissants à leur seul échelon, et qui donc se satisfont de ne rien faire. D’autres, qui considèrent inconsciemment ou consciemment qu’il est encore possible de s’ajuster sur le dos des autres, d’autres qui jouent la catastrophe comme substitut à la réelle réforme politique. Le problème avec cette « politique du pire » – du fond de la piscine, pour le dire en termes plus basiques – c’est qu’il n’y a pas de fond : on peut toujours aller plus loin dans la déshumanisation, la bêtise ou le déni, puisque plus on se déshumanise, moins on a conscience de cette déshumanisation.

Les jeunes générations sont-elles tout autant dans ce déni ?

Tout dépend de quels jeunes on parle, et s’ils se sentent citoyens ou non. Notre relation à la nature est aujourd’hui attachée à celle de la citoyenneté. En France, les jeunes non diplômés ayant un sentiment de non-inclusivité dans le contrat social, souvent, ne se préoccupent pas des questions environnementales. Déjà faudrait-il que la République les reconnaisse ; après ils s’intéresseront à la préservation de la nature. En revanche, parmi les jeunes diplômés, certains, qui travaillent dans la finance, le marketing, dans des domaines souvent très éloignés de la nature, sont intéressés par cette question. Ils se disent qu’il y a là une formidable opportunité d’invention. Et ils ont raison. Sans parler de tous les arts, de l’architecture au design, pour qui la nature est une donnée essentielle. Dans la foulée de James Lovelock ou de Peter Sloterdijk, ils considèrent que l’homme est un designer environnemental.

Cynthia Fleury par Serge Verglas Photo : Serge Verglas

Vous avez dirigé un ouvrage collectif, L’Exigence de la réconciliation : biodiversité et société, dans lequel vous prônez la nécessité de poser les jalons d’un « nouveau contrat social qui réconcilierait biodiversité et société ». C’est-à-dire ?

Le point de départ était d’aller à l’encontre de cette fausse intuition qui consiste à opposer nature et société. Celle qui fait dire que lorsque l’on agit pour la nature, c’est forcément au détriment de la société, qu’une allocation de fonds pour un projet environnemental pourrait plutôt servir la question sociale, etc. Bref, que toute action pour la nature est un renoncement à l’aide sociale.

L’enjeu était de dire qu’en réalité, il n’y a pas de contrat social in abstracto. Il a été important, dans un premier temps, lorsqu’on a fait surgir la notion de contrat social au XVIIIe siècle, de le dessaisir de la nature : il a fallu le décréter pour le faire surgir, justement. Le moment principiel, inaugural, est celui de la décision, pas du fait. Mais, désormais, l’enjeu est de saisir le « in concreto  » du contrat social. Le contrat social se nourrit du territoire dans lequel les individus vivent. Et s’ils ne protègent pas ce territoire, en termes de ressources écosystémiques, à un moment donné, par effet retour, ils mettent en danger la communauté qui est sur ce territoire.

Ceci implique que notre lien à la nature est constitutif du contrat social. Qu’il n’y a pas de contrat social sans protection des services écosystémiques, c’est-à-dire des services que la nature rend à l’homme. Qu’il nous faut dépasser la conception patrimoniale de la protection de l’environnement, qui consisterait à mettre sous cloche un bout de nature, tout en continuant de mener nos activités humaines habituelles. Et que c’est donc par les humains que nous pouvons défendre la biodiversité. C’est le sens de la convention d’Aarhus, qui établit la citoyenneté environnementale. Tout citoyen est dépositaire d’un droit de qualité de vie, de lien à la nature, d’un droit à une information étatique transparente sur cette question. Cette convention est hélas totalement inconnue, et pourtant nous avons tous les outils pour permettre une appropriation de cette citoyenneté environnementale, que ce soit via la démocratie participative, le fléchage des marchés publics, les aides fiscales, etc.

Vous affirmez que « l’individuation » permettrait non seulement de construire son propre destin, mais aussi de participer au destin collectif. Comment ?

Nous sommes dans un État de droit doté d’une forte dimension néo-libérale, ce qui a tendance à chosifier les individus, au sens où ils sont considérés comme interchangeables. Le modèle capitalistique repose sur un désaveu de la valeur de la singularité. Il l’assume d’ailleurs. Il s’agit de démultiplier la main-d’œuvre, et de faire en sorte qu’elle soit tellement hyperconcurrentielle que le « taux de remplacement » des individus augmente indéfiniment.

Pour moi, tout l’enjeu est de dire que, quand l’État néo-libéral fait cela, il ne fait pas que détruire les individus. Il produit certes du burn out, des suicides, des passages à l’acte, mais pas seulement. Par effet retour, il détruit aussi l’État de droit. Pourquoi ? Parce que ces individus ne sont plus des sujets. Ils sont précisément en état de psychose. Ce qui les mène, dans le meilleur des cas, au découragement, à l’impuissance, à la dépression, et in fine à l’abstention ou au vote pour des partis xénophobes, fascisants ou populistes. Ou, dans le pire des cas, à des conduites violentes, contre eux et contre les autres, ce qui là non plus ne sert pas l’État de droit.

La seule chose qui le nourrit, c’est de protéger le sujet. Car celui-ci, par un phénomène de reconnaissance et de connaissance, va en retour protéger l’État de droit et le rendre durable. Donc il existe un lien absolument déterminant entre le souci de soi, au sens philosophique du terme, et celui du devenir de la vie collective. Quand je fais en sorte de rester agent de ma propre vie, quand je mets en place un système d’individuation – et non pas d’individualisme –, je vis mon égalité avec les autres par ma capacité de modifier un peu le récit collectif.

Ces dernières années, la question de l’État de droit a été opposée à celle de l’individu, parce que celle-ci n’a été associée qu’à la notion d’individualisme. Mais l’individuation, à la différence de l’individualisme, articule vie individuelle et vie collective, et plaide pour un renouveau de l’âge collectif.

L’individuation permettrait donc de s’approprier pleinement la question environnementale ?

Oui, je pense, parce que, aujourd’hui, avoir le sentiment d’être un peu plus agent de sa propre vie, et d’être en situation de participer à la vie collective, fait rencontrer cette question environnementale. Cette question vient forcément à vous.

Cette notion d’individuation recoupe-t-elle celle de la responsabilité ?

Absolument. Beaucoup de gens prennent l’alibi de leur petit échelon individuel pour dire : « cela ne servira à rien, la question environnementale n’est que géopolitique et internationale ». Pourtant, aucun échelon sur la planète n’a l’exclusivité de la régulation. Plus les individus vont rentrer dans un processus dynamique, de compétence, de connaissance, et être « agent », plus ils auront conscience de l’enjeu, et plus ils reprendront courage, et se diront – pour reprendre les mots de Jankélévitch – « fais ce que tu peux effectivement faire ». Par ailleurs, aucun dirigeant, non soumis à la pression maximale de la société civile, ne prendra réellement cette question au sérieux.

« Il existe un lien absolument déterminant entre le souci de soi et celui du devenir de la vie collective. »

Travailler à la biodiversité nécessite-t-il du courage ?

Avant de répondre à cette question, rappelons que le courage est le meilleur outil de la protection du sujet. Quel que soit le résultat. Contrairement à ce que l’on croit, le courage n’expose pas l’individu. C’est l’inverse : il fait sujet. Et si un individu ne fait pas sujet, il tombe en dépression ou il fait un passage à l’acte. Le courage est aussi le meilleur outil de régulation à l’intérieur des structures collectives. Savoir dire « non » quand quelque chose ne va pas est salutaire au fonctionnement d’une collectivité, qu’elle soit familiale, de travail ou autre.

Ensuite, pourquoi faut-il du courage pour mener une politique environnementale ? Parce qu’il faut être sur du temps long, et qu’il est bien difficile pour un politique de demander d’être jugé au bout de cinq, dix, quinze ans. La réélection ne doit donc pas être un enjeu, ce qui est compliqué, voire antinomique, pour un politique professionnel.

Comment travailler à la « durabilité démocratique » alors ?

Poser la question de la durabilité de l’État de droit, c’est tout simplement rappeler que, de la même façon qu’il n’y a pas de linéarité de l’Histoire, il n’y a pas de linéarité de la démocratie. Tocqueville, au XIXe siècle, nous explique que la démocratie est providentielle et, en gros, inéluctable. On sait aujourd’hui, depuis Auschwitz et Hiroshima, que c’est faux. La démocratie est vitaliste : si les sujets ne viennent pas régulièrement la réinsuffler et la réinventer, elle n’a aucune durabilité. Elle se transforme en une version pervertie. Donc tout l’enjeu est de remettre les uns et les autres au travail de cette invention démocratique. Aujourd’hui, nous avons des outils pour cela, mais peu de citoyens savent les utiliser. Or, il n’y a pas de citoyenneté capacitaire sans citoyenneté de compétence, donc de formation. Prenons par exemple l’Initiative Citoyenne Européenne (ICE), mise en place par le traité de Lisbonne. Ce n’est pas rien, car cela permet aux peuples de construire l’agenda de la Commission. Sauf que monter une ICE est très compliqué, et qu’il faut un million de signataires, répartis dans les 28 pays de l’Union européenne. Aujourd’hui, parmi les ICE sur le point d’aboutir, la mieux placée concerne d’ailleurs un enjeu environnemental : le droit à l’eau.

Les luttes sur les sujets environnementaux serviraient-elles l’exercice démocratique ?

C’est en effet par la question environnementale que les citoyens réinventent actuellement l’État de droit. En France, en Europe, mais aussi en Chine, où les dissidences passent par les revendications environnementales, ou en Turquie, quand le mouvement « Occupy Gezi », en 2013, est parti de l’opposition de riverains à la captation du parc Taksim Gezi, à Istanbul, avant de se transformer en mouvement social pour la défense des libertés et des droits démocratiques.

L’école a-t-elle un rôle à jouer ?

La nature s’appuie sur une expérience sensible, un vécu. Et il serait utile que l’école permette aux enfants de vivre cette relation, hors des simples théories des sciences naturelles, mais grâce à des expérimentations. Le Muséum a mis en place des observatoires scolaires de la biodiversité, l’opération pourrait être généralisée. L’éducation à la nature – comme la définissait Rousseau –, cette éducation de la sensibilité naturelle est primordiale, notamment au sein de l’enfance. L’ouvrage que j’ai co-dirigé avec Anne-Caroline Prévot traite de cette question de l’extinction de l’expérience de la nature et des conséquences sur la vie personnelle et collective.

Portrait de Cynthia Fleury pour hors-série nature de l’éléphant Photo : Serge Verglas

Et l’entreprise ?

J’observe que les sciences humaines et sociales y sont de plus en plus sollicitées. Sur la souffrance au travail, sur la RSE (Responsabilité Sociale d’Entreprise), sur le rôle public que ces acteurs privés peuvent avoir…

Le titre de ce hors-série est « la Terre en héritage ». Quelle Terre rêvez-vous de laisser à vos enfants, petits-enfants ?

Ce titre est beau. Il exprime un sentiment de filiation avec la Terre, ce n’est pas rien. La filiation est à la fois une relation symbolique, une relation affective et une relation patrimoniale, au sens où l’on se sent dépositaire à la fois d’un don et d’une dette. Elle permet d’affirmer que la communauté des hommes passe aussi par la nature, ce que je crois. La question de l’humanisme et celle de la nature sont les faces d’une même pièce. Dans la relation à la nature, il y a la trace de notre humanité.

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    Une sélection de vidéos avec Cynthia Fleury
    Débats publics : Étonner la catastrophe avec Cynthia Fleury, philosophe. Vidéo 41:51

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librairie mollat - 09 janvier 2017

Pour la cinquième saison, le TnBA, l’Université Bordeaux Montaigne et la librairie Mollat vous invitent à venir écouter et à débattre avec des intellectuels. Le cycle des Débats publics « étonner la catastrophe » se déroulera au travers de quatre rencontres : avec Patrick Boucheron, Cynthia Fleury, Fabienne Brugère & Guillaume Le Blanc et Bernard Stiegler. Débat avec Cynthia Fleury modéré par Rodolphe Adam. Retrouvez les ouvrages de Cynthia Fleury : https://www.mollat.com/Recherche?requ... www.mollat.com Retrouvez la librairie Mollat sur les réseaux sociaux : Facebook : https://www.facebook.com/Librairie.mo... Twitter : https://twitter.com/LibrairieMollat You Tube :  

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Moments clés : Sénèque – Syvain Tesson – Albert Camus – Jean-Paul Sarthe - Licence de paternité Creative Commons (réutilisation autorisée)

Source : https://www.youtube.com/watch?v=oWm7tW2Wh1A

Cynthia Fleury, l’humanisme et la nature – Vidéo 1:23 - France Culture Radio France est une chaîne du service public français. 02 mai 2017

Extrait de la Grande table du 2 mai 2017 – Source : https://www.franceculture.fr/emission...

Cynthia Fleury au micro d’Ali Baddou - Vidéo Dailymotion 7:24

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La philosophe Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, publie ’ Le souci de la nature’(CNRS Editions). Elle est l’invité d’Ali Baddou.

Dailymotion · France Inter · 16 juin 2017 – Source : https://www.dailymotion.com/video/x5qqxpj

Cynthia Fleury (philosophe) : « Je ne sais pas si on est capable de produire une GPA éthique. » - Vidéo 18:38 - Regards 02 mars 2018 #LaMidinale

Membre du Comité Consultatif National d’Éthique, philosophe et psychanalyste, Cynthia Fleury est l’invitée de #LaMidinale. Petit tour d’actualité autour des questions d’écologie et d’environnement, de démocratie et de droit, du mouvement social et de la gauche. http://www.regards.fr

VERBATIM - Sur notre rapport à la nature « Plus nous avançons dans l’histoire, plus nous considérons comme inaugural notre rapport à la nature, le lien de notre naissance. » « Petit à petit, il y a une forme de désubstantialisation du lien qui se fait avec la nature. » « Tous les milieux, même dits naturels, sont anthropisés. » « La question de l’anthropocène a remis au goût du jour la question du rapport à la nature. » « On est la prométhéisme, c’est-à-dire un homme qui considère qu’il est dans la possible maîtrise, dans l’exploitation et dans le pillage. »

Sur les modèles alternatifs « Il y a quantité de petites insularités qui surgissent, de manière de penser le rapport à la nature différemment, plus équilibrées. » « Il y a des modes socio-économiques où l’on repense les modèles de croissance à partir d’une économie qui produirait des externalités positives. » « Mais quand on est sept milliards, mêmes ces insularités commencent à être conséquentes surtout dans un monde qui valorise de manière assez forte ce que Serge Moscovici appelle les minorités actives. »

Sur notre capacité à transformer positivement notre société « Le seul agenda à l’international que nous ayons, c’est ce vague consensus sur la question du réchauffement climatique, c’est la porte ouverte à toutes les schizophrénies et à toutes les impuissances. » « Il y a de plus en plus, au niveau local, des possibilités de changer. » « Nicolas Hulot, c’est quand même le dernier que l’on peut accabler sur la question climatique. » « Les politiques sont évalués sur des temporalités courtes. Pour l’environnement, ce n’est pas la temporalité la plus aisée. » Sur la démocratie « La durabilité de la démocratie n’a aucune évidence. » « C’est par la vitalité de notre action citoyenne que nous venons revitaliser la démocratie. » « Je crois à la conception étatique de l’intérêt général mais je crois aussi l’Etat n’a pas le monopole de la conception de l’intérêt général. » « Le différentiel entre les pratiques et les principes est immense. »

Sur le mouvement social « On a reproché longtemps le caractère inefficace du seul mouvement social. » « Le mouvement social n’est pas mort. » Sur l’éthique du don d’organes « On considère qu’un esprit, une âme est indissociable d’un corps. » « Nous préservons notre humanité en préservant le fait qu’entre nous, un certain type de qualité d’échanges doit se maintenir. » « Nous ne sommes pas simplement un stylo. » Sur la GPA « Je suis personnellement contre la GPA. » « La GPA, elle existe, elle est déjà là. » « Je ne sais pas si on est capable de produire une GPA éthique. » Sur la gauche « Il faut redonner à la gauche une base idéologique plus visible. » « Les querelles du Parti socialiste ont eu raison de lui. »

Source : https://www.youtube.com/watch?v=dprOlk-4Plk

Cynthia Fleury - ’Prendre soin de l’avenir, une nécessité vitale’ Vidéo 1:10:38 - Rendez-vous des Futurs - 13 décembre 2019 LE CUBE

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L’’équipe des Rendez-vous des Futurs accueille Cynthia Fleury. Philosophe et psychanalyste, Cynthia Fleury est professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, titulaire de la Chaire « Humanités et Santé », est également professeur associé à l’Ecole des Mines de Paris. Sa recherche porte sur le soin et les outils de la régulation démocratique. Elle est aujourd’hui vice-présidente de l’ONG Europanova, organisatrice des Etats Généraux de l’Europe (plus grand rassemblement de la société civile européenne). Elle est la plus jeune membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Elle est également membre fondateur du réseau européen des femmes philosophes de l’Unesco.

En tant que psychanalyste, elle est marraine d’ICCARRE (protocole d’intermittence du traitement du Sida) et membre de la cellule d’urgence médico-psychologique du SAMU. En 2016, elle a fondé la Chaire de Philosophie à l’Hôpital (Hôtel-Dieu Paris). Elle dirige désormais le Chaire de Philosophie à l’Hôpital Sainte-Anne (GHU Paris psychiatrie & neurosciences) et a été choisie pour être la personnalité associée des Champs Libres à Rennes, de 2018 à 2021″.

Depuis 2010, « Le Rendez-vous des Futurs » explore le monde qui vient à travers des interviews de personnalités phares de notre époque et des acteurs du changement. A travers des émissions interactives diffusées sur les réseaux sociaux, réalisées en direct et en public, nous vous invitons à venir partager le changement. Un projet collaboratif imaginé par le centre de création numérique Le Cube, Triple C et JD². - Suivez le Rendez-vous des Futurs : Facebook : https://www.facebook.com/rendezvousde... Twitter : https://twitter.com/RDVfutur Instagram : https://www.instagram.com/rendezvousd...

Source : https://www.youtube.com/watch?v=Ip6HcqpB-mw

NOVAQ Talk avec Cynthia Fleury, philosophe & psychanalyste #NOVAQ2020 – Vidéo 20:08 - Région Nouvelle-Aquitaine - 04 janvier 2021

Renouer avec le vivant pour réparer la planète, tel est le thème de ce Novaq Talk que nous vous proposons de suivre pour réfléchir à la place et au rôle de l’Homme dans la nature et à son rapport aux autres espèces vivantes. En partenariat avec Le Monde Entretien animé par Emmanuel Davidenkoff, Directeur adjoint de la rédaction - Le Monde

Source : https://www.youtube.com/watch?v=QKa8KaDagUs

Cynthia Fleury : Nous venons de vivre l’entrée dans le nouveau millénaire – Vidéo 30:28 - AFD - Agence française de développement - 15 novembre 2021

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Alors que la pandémie nous a fait entrer de manière concrète dans le XXIème siècle, Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, évoque ici les grands défis de ce moment inédit, à savoir l’expérience de l’effondrement et les vulnérabilités systémiques ; mais aussi les leviers capacitaires qui nous permettent de nous projeter positivement : l’évolution des imaginaires, la remise en question du taylorisme, l’émergence de nouveaux modèles de réussite, de production, de vie en commun, la conquête de nouveaux droits, l’appel croissant à l’inter-disciplinalité et l’engagement de la jeunesse. Elle conclut sur la responsabilité de l’Homme (qui en fonde son exceptionnalité) et sur l’importance du langage, lieu du « faire société ». ’Des Nouvelles de Demain’, Saison 3.

Source : https://www.youtube.com/watch?v=UgdmgZ1g-r0

Ce qui ne s’achète pas : la définition du bonheur selon Cynthia Fleury – Vidéo 33:01

https://i.ytimg.com/vi/EJpkyrsk9IU/mqdefault.jpg?sqp=-oaymwEFCJQBEFM&rs=AMzJL3nnGc26nT5XCS1IClofsWTNtLkgWA{{France Culture - 30 juin 2022 #care #philosophie #société

Le silence, l’horizon, le soin des morts, la santé physique et psychique… sont des biens inappropriables qui doivent être défendus. C’est tout le principe de la ’Charte du Verstohlen’, un manifeste en dix points pour défendre ’ce qui ne peut nous être volé’. Rencontre avec l’une de ses autrices, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. #care #philosophie #société Prenez place à La Grande Table pour rencontrer d’autres personnalités qui font l’actualité des idées 👉  

https://www.gstatic.com/youtube/img/watch/yt_favicon.png • La Grande table  ou sur le site 👉 https://www.franceculture.fr/emission... Suivez France Culture sur : Facebook : https://fr-fr.facebook.com/franceculture Twitter : https://twitter.com/franceculture Instagram : https://www.instagram.com/franceculture

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Qu’est-ce que le déni ? Face au refus de soin et au déni d’être malade - Cynthia Fleury – Vidéo 1:15:49 - Chaire de Philosophie à l’Hôpital - 27 février 2020

Séance animée par Cynthia Fleury – Source : https://www.youtube.com/watch?v=KZoS0lCkPbM

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25 novembre 2022 -
Un peu d’humour ?..ou non..détente.. – Source : http://janus157.canalblog.com/archives/2022/11/25/39721925.html

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Collecte des documents et agencement, traduction, [compléments] et intégration de liens hypertextes par Jacques HALLARD, Ingénieur CNAM, consultant indépendant – 0
5/05/2023

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